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IMAGES ALEATOIRES


Samedi 18 mars 2006

Suite à mon article précédent consacré à Guillaume Apollinaire, je ne peux résister à la tentation de vous soumettre la lecture d'un extrait d'une mini-biographie de l'auteur d'Alcools que j'ai écrite il y a quelque temps sur la demande d'un éditeur. Cet extrait relate la liaison du poète avec le peintre Marie Laurencin.

Guillaume Apollinaire


Guillaume Apollinaire et Marie Laurencin

En 1905, Braque emmène Marie Laurencin au fameux Bateau-Lavoir, 13 rue de Ravignan, pépinière de peintres, de sculpteurs, de littérateurs, où elle retrouve Roland Dorgelès, André Salmon, Pierre Mac Orlan, Max Jacob, dont le grand ami de l’époque est Pablo Picasso. Pendant deux ans, grâce aux encouragements de Braque et Matisse, elle évolue constamment dans ses peintures, au point qu’en 1907 on la sollicite pour exposer au salon des Indépendants, à Paris. C’est son premier salon, sa première exposition. Elle part en savourer le succès chez des amis de sa mère, à May-en-Multien, dans la Marne. Cette campagne la concilie avec le paysage, dont elle exécute plusieurs toiles, et ce calme avec ses deux premières gravures sur cuivre, intitulées Salomé à l’Ibis et Salomé au loup. Pourtant, ce lieu bucolique qui apaise ses angoisses n’est pas un lieu pour elle : « Je déteste la campagne, dit-elle, il y a trop d’air, les oeufs sont trop frais, le lait sent la vache. »
De toute évidence, Paris lui manque et elle se hâte d’y retourner. Sans le savoir, elle choisit le bon moment, un moment qui va lui faire connaître le célèbre destin auquel l’histoire l’a étroitement liée.
A peine de retour dans la capitale, la voilà invitée un peu par hasard à la Galerie de Clovis Sagot, rue Laffitte. Elle y retrouve Picasso. Le peintre n’est pas seul. Un ami l’accompagne, qui a pour nom Wilhelm Apollinaris de Kostrowitzky. C’est un poète d’avant-garde qui écrit des vers libres, auquel on devra bientôt Alcools et Calligrammes, et qui signe Guillaume Apollinaire : « C’est Picasso, écrit Marie, qui attira l’attention de Guillaume sur moi en lui disant : "J’ai rencontré ta fiancée" »
Les deux jeunes gens ont des points communs qui, sans doute, les font se rapprocher : ils sont des bâtards et vivent encore chez leur mère. Mais ces mères ont aussi un point commun : elles sont non seulement sauvages mais possessives, impérieuses, dominantes avec leur enfant respectif, au point que Angeliska de Kostrowitzka, la mère de Guillaume, restera très distante de Marie, dont elle n’aime pas le « genre » et les manières, et que Pauline se montrera toujours jalouse de celui qui aimerait lui prendre sa fille.
Dans de telles circonstances, il est impossible aux deux êtres de vivre ensemble, chacun devant rentrer chez sa mère, qui donne tout juste la permission de dix heures. Pourtant ils s’aiment : « Mon destin, ô Marie, écrit Guillaume, est de vivre à vos pieds, en redisant sans cesse ô combien je vous aime. » Marie est autant passionnée que fascinée par ce poète libre et inventif dans son art : « Il rayonnait d’une autorité rieuse, dit-elle. Il avait déjà dans le regard, dans la bouche, cette séduction quasi féminine à laquelle personne ne résistait. »
Mais ils semblent comme contraints de vivre un amour discret, presque secret. Marie, surtout, n’évoque que très peu son aventure amoureuse à son entourage.
Guillaume est le premier admirateur de Marie, à qui il envoie des poèmes quasiment chaque jour. Il est aussi son plus fervent critique : « Elle a fait de la peinture au féminin un art majeur. On ne trouve pas de mots pour bien définir la grâce toute française de Mademoiselle Marie Laurencin, sa personnalité vibre d’allégresse. » Il ne manque naturellement pas de la présenter à des amis aussi précieux que célèbres et talentueux : les poètes André Salmon, Paul Fort, les peintres Maurice Raynal, Juan Gris ou Fernand Léger. C’est à cette période que naît la stupéfiante aversion pour Marie de la jalouse Fernande Olivier, maîtresse de Picasso, qui tremble que cette jeune beauté, toujours fichue dans l’antre des artistes à la mode, n’accapare le cœur de Pablo.
Il n’empêche que Marie, d’un caractère plus doucereux, tient à la faire figurer dans le tableau qu’elle peint en 1908, bien que certains suggèrent qu’elle ait voulu la ridiculiser : Apollinaire et ses amis, où elle se représente elle-même, debout au côté de Guillaume, naturellement. Elle ignore qu’elle vient d’exécuter une œuvre qui va la faire connaître dans le reste du monde. La femme de lettres américaine Gertrude Stein, établie à Paris et mêlée aux mouvements littéraires et picturaux d’avant-garde, se joint à son frère Léo, plus collectionneur qu’elle encore, pour acheter cette toile pleine d’ambition et lui faire traverser l’Atlantique, où elle fera l’admiration des connaisseurs avertis de Baltimore.
Ce tableau, point culminant de son inspiration cubiste inspire les flatteries ou les railleries. Flora Groult nous cite Jacques-Émile Blanche, qui nomme Marie « la Perrette et le pot au lait du cubisme », Jean Cocteau : « Pauvre biche, prise au piège entre les fauves et les cubistes », Rodin, pour qui elle est la « Fauvette ».
Ce portrait d’amis a une longue suite, avec Portrait de Max Jacob, Portrait d’Apollinaire, Portrait de Jean Royère, portraits de nombreux artistes intimes avec lesquels elle partage les premiers lauriers de ce XXe siècle naissant.
Son talent devient aussi flagrant que son idylle avec Apollinaire se fait décidément singulière. Les deux amants, en quelque sorte séparés par deux mères exigeantes, se voient soit à la dérobée, soit en utilisant tous les artifices. Mais leur amour l’un pour l’autre est d’une harmonie parfaite. Que Pauline Laurencin déménage du boulevard de la Chapelle pour s’installer rue La Fontaine à Auteuil, voici que Guillaume s’établit rue Gros, pour se rapprocher de son aimée. Que Pauline, toujours, semble fuir ce jeune intrigant et lui ferme la porte de son appartement, qu’à cela ne tienne, l’insolent envisage d’épouser Marie pour l’arracher des griffes maternelles. Alors cette fois c’est Angeliska de Kostrowitzka, la mère du poète, qui s’en mêle : « Madame de Kostrowitzka ne me trouvait pas assez riche », répond Marie à qui tente de savoir pour quelle raison le mariage n’a pas lieu.
Elle a beau avoir la campagne en horreur, Marie choisit de soulager sa peine en partant séjourner dans le petit village de Chessy, à proximité de Chelles, chez son ami André Geldage, professeur au Conservatoire de musique de Paris. Elle y fait son apprentissage d’aquarelliste puis, de retour dans la capitale, prend contact avec son ancienne « passade » Henri-Pierre Roché, qui a l’art de dénicher de gros acheteurs d’œuvres. Ainsi l’Allemand Wilhem Udhe, qui acquiert toiles et aquarelles de Marie et les emporte à Hessel. Cette transaction a permis à la jeune femme de mettre les pieds à la Section d’Or, où le collectionneur germanique avait ses habitudes. Marcel Duchamp, l’un des futurs précurseurs du dadaïsme, y a lui aussi ses habitudes, ainsi que Lhote, Picabia, Delaunay et autre Marcoussis. De ces nouvelles rencontres, Marie n’en retire que plus d’épanouissement artistique.
Dans ce monde de peintres masculins, Marie est définitivement parvenue à trouver sa place. De nombreuses femmes avant elle ont essuyé des échecs dans cette société machiste. En 1900, Mesdames Lesueur et Gréville, deux femmes de lettres, avaient tenté de se faire élire au Comité des gens de Lettres. Elles avaient reçu une réplique cinglante d’Octave Mirbeau, publiée dans Le Journal : « La femme n’est pas un cerveau, Elle est un sexe et c’est bien beau. Quelques femmes, exceptions rarissimes, ont pu donner, soit dans l’art, soit dans la littérature, l’illusion d’une force créatrice. Mais ce sont des êtres anormaux ou de simples reflets de mâle. » A l’époque de Marie, Colette est encore contrainte d’utiliser le nom de son mari Willy pour faire publier son roman Claudine à l'école.

En 1911, alors que Guillaume Apollinaire est en pleine gloire, surgit dans la vie du poète un vieux démon : « l’affaire du vol des statuettes », qui a pris naissance sept ans plus tôt, en 1904. Cette année-là, Guillaume a fait connaissance d’un mythomane louche et vantard du nom de Géry Pieret, qui, quelque temps plus tard, se targue auprès de lui d’avoir volé deux statuettes phéniciennes au musée du Louvre. Pour lui en donner la preuve, il vient les lui offrir. Guillaume reste sceptique mais préfère se séparer de cet individu qui semble prêt à tout. Mais surtout il commet la faute de conserver chez lui les statuettes de Pieret.
Sept ans plus tard, le 22 août 1911, a lieu le vol de la Joconde, toujours au Louvre. Les conservateurs du musée constatent par la même occasion la disparition de plus de trois cents tableaux et objets. Une vaste enquête policière se met en place. Guillaume prend soudain peur. Et si les statuettes phéniciennes qu’il possède encore provenaient réellement du Louvre ? Pendant toutes ces années, il s’est montré bien inconscient, même un peu immature, en gardant des statuettes dont il n’a pas voulu croire que leur provenance était celle d’un vol.
A la même époque, Géry Pieret fait son apparition rue Gros, au domicile de Guillaume. En sept ans, il a perdu son emploi et la maison où il demeurait, en Belgique. Il se trouve à Paris depuis quelques jours et demande l’hospitalité à Guillaume. Ce dernier ne peut faire que le rapprochement entre la réapparition de Pieret et le vol au Louvre. Pour l’anecdote, Pieret est renvoyé par Guillaume sous les ponts où il dort, pour l’essentiel, le poète s’apprête à commettre une grande bêtise : jeter ni plus ni moins les statuettes dans la Seine. D’autant que Pieret, suspecté et repéré par la police, a été aperçu devant le domicile de Guillaume.
Heureusement, Guillaume se ravise, garde les statuettes chez lui et décide de tout avouer à la police par la voie du Paris-Journal : sa rencontre avec Pieret en 1904 et le don singulier des statuettes, dont il est certain, à présent, précise-t-il, qu’elles proviennent du Louvre. Aussi, accusé non seulement de recel mais encore du vol de la Joconde, est-il arrêté le 7 septembre 1911 et incarcéré à la prison de la Santé.
Déclaré quelques jours plus tard étranger au vol du célèbre tableau, il n’en reste pas moins inquiété pour le vol ancien des statuettes. L’affaire va traîner jusqu’en janvier 1912.
Marie s’effondre à l’annonce de l’emprisonnement de Guillaume. Libéré grâce à la talentueuse défense d’un grand avocat, son amant doit attendre le dénouement de l’enquête pour connaître son sort. A dater de cette période, l’amour entre les deux êtres bat de l’aile. Sans cesse ils rompent et se retrouvent, pleurent et s’envoient des lettres, semblent s’aimer et ne plus s’aimer, se rapprochent et s’abandonnent. Inlassablement.
Leur rupture définitive a lieu dans le courant de l’année 1913. Certains admettent qu’elle date de l’année suivante. Lorsque l’affaire des statuettes sera close et Guillaume mis pour de bon hors de cause, les deux artistes resteront de grands amis, jusqu’à la mort du poète, en 1918, et sans que l’amour de l’un pour l’autre n’ait jamais entièrement disparu :

J’ai cueilli ce brin de bruyère
L’automne est morte souviens-t’en
Nous ne nous verrons plus sur terre
Odeur du temps, brin de bruyère
Et souviens-toi que je t’attends.

                Guillaume Apollinaire.

A bientôt et portez-vous bien !

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