Une nuit d’orage. Réfugié dans son bureau avec Marie, venue le soigner, Flaubert est exténué, tout l’atteint ce soir là : « une crise nerveuse » éprouvante, Louise sa maitresse qui vient de lui
annoncer par courrier qu’elle le quitte, sa difficulté à écrire Madame Bovary, jusqu’à la nature même qui se déchaîne. Mais le doute existentiel qui l’effleure est bien vite balayé par un immense
coup de sang salvateur qui le « remâte ». Il est à vif et soliloque en prenant Marie à témoin, sur ses contemporains, sur les fausses valeurs, sur l’amour, sur l’Art, avec une énergie qui lui
fait oublier toute prudence…
Sacré nom de Dieu !
Pièce de Gustave Flaubert, Arnaud Bédouet (Librement inspiré de la correspondance de Gustave Flaubert.)
Mise en scène : Loïc Corbery
Avec Jacques Weber, Magali Rosenzweig.
Gaîté Montparnasse
26, rue de la Gaîté
75014 Paris
L'article suivant est signé Sophie Leboeuf :
Jusqu'au mois de décembre 2008, Jacques Weber est Gustave Flaubert à la Gaîté Montparnasse dans "Sacré nom de Dieu !". En quasi-monologue pendant une heure trente, l'acteur rend ses titres de noblesse à l'écrivain français, trop souvent réduit à sa chère Bovary. Récit de la rencontre de deux mastodontes, de l'écrit à l'oral, du papier aux planches.
Aujourd'hui Jacques Weber a l'âge de Flaubert à sa mort : 59 ans. Mais plutôt que de mourir sur scène, voilà qu'il le ressuscite. Qui de l'acteur ou de l'auteur s'élance dans des digressions fines et cyniques sur les bourgeois, la politique, le snobisme, l'écologie, le bon sens, l'Académie française ? Dans un simple gilet gris, la tête sous un bonnet de laine et la barbe naissante, Jacques Weber s'efface pour mieux rendre la parole à l'écrivain. Son interprétation réellement magistrale tourne la tête. Le texte, librement inspiré des correspondances de Flaubert par Arnaud Bédouet et mis en scène par Loïc Corbery est étonnant de finesse. Jacques Weber se transpose, s'oublie pour mieux jouer, sans jamais surjouer. Flaubert a vécu vingt et un mille trois cent trente-sept jours et noirci autant de feuilles. Jacques Weber s'est jusqu'alors imposé dans plus de cent rôles (films, télévision et théâtre compris), mais combien de représentations ? Lancelot du Lac, Figaro, Cyrano, Tartuffe ou encore Dom Juan pour ne citer qu'eux, autant de visages que l'acteur s'est donnés. Flaubert, plus proche, plus moderne et incroyablement cynique, n'est qu'une facette de plus, une partie de Jacques Weber. Oui, les deux hommes se ressemblent parfois. L'acteur affirme que chez l'auteur existe "une rage interne, qui le démolit de l'intérieur" et dit à son sujet "qu'il existe chez moi une hypertrophie permanente dans la façon de dire les choses, de les vivre." Très pudiques, en somme, ces deux-là n'ont pas fini de se mêler sur scène. Et si l'acteur parle de son jeu et de son texte en ces termes : "Je le joue avec cette faconde qui est la mienne et Flaubert avait ce génie de la phrase qui fait mouche pour dire les choses les plus terribles ; et c'est parfois grossier mais jamais vulgaire", s'il considère "qu'on est vraiment à l'intérieur de son crâne", le metteur en scène Loïc Corbery reste modeste, déclarant juste que "le but, c'est de raconter mon Gustave et pas Flaubert et de raconter mon Jacques et pas le Weber que tout le monde connaît".
Quand la grandeur des textes épouse la stature du jeu, le mariage donne naissance à une perle qu'il est bon de cultiver. Mais un bon dosage seul ne peut résulter de la réussite d'une telle entreprise. Il fallait que les deux hommes se comprennent, s'étreignent et s'aiment. C'est chose faite. Le rideau tiré, les applaudissements résonnent dans la salle, pour l'acteur, pour les textes, pour la déclamation parfaite et pour l'auteur. Sans doute depuis Rouen, où il est inhumé, le père de 'Madame Bovary' et de 'Salammbô' sourit-il de cette fièvre parisienne et des quelques bourgeois assis qui applaudissent et rient de leur propre médiocrité sans même s'en rendre compte.
A bientôt et portez-vous bien !