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IMAGES ALEATOIRES


Jeudi 23 mars 2006

Après avoir publié l'article récent intitulé Guillaume Apollinaire et Marie Laurencin, il m'est venu l'idée de vous présenter deux autres mini-biographies, que j'ai également écrites. Elles concernent les deux premières écrivaines (oui écrivaines !) féministes de l'histoire de France et sans doute du monde : Christine de Pisan, que vous lirez aujourd'hui, et Olympe de Gouges, que je mettrai ultérieurement en ligne.

Avant tout, je vous invite à visiter le site de la SIEFAR (Société Internationale pour l'Étude des Femmes de l'Ancien Régime), qui, comme son nom l'indique, est consacré aux femmes de l'Ancien Régime. Pour cela, veuillez cliquer sur la plume...


Dans un second temps, vous pouvez prendre connaissance des principales oeuvres de Christine de Pisan, avant de lire enfin sa biographie, qui suit.

PRINCIPALES ŒUVRES DE CHRISTINE DE PISAN :

Cent Balades (1395-1405)
Épître au dieu d’amour (1399)
Le Débat de deux amants (1400)
Le Dit de Poissy (1401)
L’Épître d’Othéa (1401)
Les Épîtres sur le Roman de la Rose (1401-1402)
Le Livre des trois jugements (1402)
Le Dit de la Rose (1402)
Les Enseignements moraux (1402)
Proverbes moraux (1402)
Le Livre du chemin de longue estude (1402-1403)
Le Livre de la mutation de fortune (1403)
Le Dit de la Pastoure (1404)
Épître à Eustache Morel (1404)
Livre des faits et bonnes mœurs du sage roi Charles V (1404)
Le Livre de la cité des dames (1404-1405)
L’Épître à Isabeau de Bavière (1405)
L’advision de Christine (1405)
Le Livre de preudhommie (1405-1406)
Le Livre du corps de policie (1407)
Les Sept Psaumes allégorisés (1409-1410)
Le Livre des faits d’armes et de chevalerie (1410)
La Lamentation sur les Maux de France (1410)
Le Livre de la Paix (1412)
L’Épître de la prison de vie humaine (1418)
Heures de contemplation sur la Passion de Notre Seigneur (1420)
Le Ditié de Jeanne d’Arc (1429)

En décembre 1368, lorsque son père Thomas est accueilli au Louvre par le roi de France Charles V, Christine de Pisan a-t-elle quatre ans, en a-t-elle cinq ? Les chroniques ne s’accordent pas sur sa date de naissance, mais on la fait ordinairement naître en 1364, à Bologne, en Italie, où son père, conférencier à l’université de la ville, est un éminent et renommé astrologue.
Si éminent et si renommé que c’est la raison pour laquelle Charles V tient à l’attacher à son service, à cette époque où le royaume de France, plaque tournante de l’astrologie européenne, est de plus en plus confronté à l’usage essentiellement politique de la science des astres. Tommaso di Benvenuto da Pizzano devient également le médecin privé du roi.
Christine ne retournera jamais dans son Italie, où elle est née à Venise. La voilà qui grandit au milieu des courtisans et fait ses premiers caprices auprès de la nombreuse domesticité dont dispose la famille, particulièrement choyée par le roi.
La coutume veut que les filles soient moins instruites que les garçons. Cependant, si on l’occupe « de filasses », qu’elle a en horreur, Christine est élevée à la cour comme une demoiselle de qualité. On lui enseigne les rudiments de la grammaire, de la littérature, de l’arithmétique, de la théologie. Elle se distingue parmi ses jeunes compagnes par un goût décidé pour l’étude.

En 1379, à quinze ans, elle est aussi cultivée qu’intelligente et jolie, et en outre d’un caractère élevé. Les portraits en miniature que l’on conserve d’elle dans quelques manuscrits du temps, surtout dans celui qui est en tête de la Cité des dames, nous montre son visage délicieusement rond, les traits réguliers, le teint délicat. Elle remercie Dieu « d’avoir corps sans nulle difformité et assez plaisant, et non maladif, mais bien complexionné.»
Rien de surprenant, donc, que de riches et nobles savants la demandent en mariage, comme elle nous l’apprend elle-même en ajoutant : « Cette vérité ne doit pas m’être réputée ventence, car l’autorité de l’honneur et grand amour que le roi à mon père démontrait est de ce cause, non mie ma valeur. »
Sur les conseils appuyés de son père Thomas, c’est Étienne Castel, gentilhomme picard, fils d’un valet de chambre du roi, qu’elle épouse en cette même année 1379. A cette époque où la femme n’est pas encore contrainte de prendre le nom de son mari, Christine conserve le patronyme de son père. L’année suivante, le roi donne à Étienne Castel la charge de notaire et de secrétaire royal.

Charles V meurt le 16 septembre 1380. Thomas de Pisan ne connaît rien des intentions du nouveau roi à son égard. Après son couronnement, le 4 novembre, Charles VI n’a toujours pas donné de consignes relatives au maintien ou non de Thomas à la cour. Dépensier, n’ayant aucune économie, ses  gages se trouvant suspendus, le père de Christine est presque sans le sou. Il installe sa famille à la tour Barbeau, où il attend la suite des événements. Comment fait-il vivre sa famille pendant les années qui suivent ? Il a une femme et trois enfants, dont Christine est l’aînée. Déchu du crédit qu’il avait à la cour, on sait qu’il doit affronter ses ennemis, ceux qui n’ont jamais cru à ses prophéties et qui le raillent pour ne pas avoir su prédire la date de la mort du roi. Ce ne sont pas de petites moqueries, ce sont des attaques physiques, de constantes menaces de mort, qui font chaque jour trembler un peu plus Christine. Pendant cette période où Thomas ne ramène aucun argent au foyer, c’est Étienne, le mari de Christine, qui doit entretenir la famille.
Jusqu’à ce jour de mai 1384, où le roi Charles VI, « pour considérations des bons et agréables services faits à feu son père », lui alloue 200 francs d’or afin de subvenir à ses besoins. Mais il n’en profitera que quelques mois. Il meurt, de chagrin dit-on, peu avant le mariage du roi, qui a lieu en juillet 1385.

Entre-temps, Christine a donné trois enfants à Étienne. Le dernier, un garçon, est né en début de cette même année 1385. Les deux autres, un garçon et une fille, ont respectivement quatre et deux ans.
Étienne, comblé dans son foyer comme dans sa charge de notaire et de secrétaire du roi, n’est pas bien en peine de faire vivre femme et enfants.
Cinq années passent et, le 29 octobre 1390, il doit accompagner le roi en déplacement à Beauvais. Le 7 novembre, il est emporté par la peste, à l’âge de trente-quatre ans. Christine écrira plus tard :

Je suis veuve, seulette et noir vêtue
A triste vis simplement affublée ;
En grand courroux de manière adoulée
Porte le deuil très amer qui me tue.

Christine dit avoir alors vingt-cinq ans et la voilà seule à la tête de son foyer. Elle fait le serment de ne jamais se remarier, et le tiendra : « N’oubliant ma foi et bonne amour promise à lui, je délibérai en sain propos de jamais autre n’avoir. » « N’en parlez plus, ajoute-t-elle, je ne veux point aimer. » Désormais c’est à Dieu qu’elle voue de l’amour :

Chacun vrai cœur se doit enamourer
De la vraie célestielle lumière
Et du seul Dieu que l’on doit adorer :
C’est notre fin et joie dernière.

Sa mère retourne à Bologne en emmenant avec elle les trois enfants de sa fille et une nièce qui s’était établie quelque temps plus tôt à la tour Barbeau. Ils vont tenter de survivre grâce aux héritages venus de Thomas de Pisan. Sans fortune, sans appui, c’est seule que Christine doit faire face aux créanciers qui, à présent, l’accablent. Car elle découvre subitement qu’Étienne avait de nombreuses dettes : « Ceux qui me devaient m’assaillirent pour que je n’aille rien leur demander, écrit-elle. Tel qui me demandait le témoignage du papier des sommes prêtées par mon mari, tel frauduleux qui parlait de sa dette comme payée - menteur qui fut confus et plus n’osa parler ni soutenir son mensonge - tout empêchement me fut mis sur l’héritage que mon mari avait acheté ; et comme il fut mis en la main du roi, il me fallait en payer la rente sans en jouir. »
Des procès surgissent de partout. Une rente sur des héritages de son père, notamment, lui est réclamée. Mais, en dépit de la bonne défense de ses avocats, elle ne peut obtenir gain de cause, car il se trouve que les témoins de la vente qui s’en étaient portés garants sont morts.
Christine doit ainsi se décider, en 1392, à vendre l’héritage de son père, ainsi que les biens que possédait Étienne à Mémorant, à Perthes et à Étrelles, situés près de Melun. C’est l’ancien chancelier Philippe de Mézières qui s’en rend acquéreur.

Deux ans plus tôt, Christine s’est trouvée un refuge dont elle ne sortira jamais : la poésie. C’est un concours de rimes remporté en 1390 qui la conforte dans l’idée qu’elle tient là sa vocation. Désormais, et durant toute sa vie, ce remède qu’est la poésie l’aidera à lutter plus facilement contre les aléas de la vie et les inconvénients de sa condition féminine.

Cette année 1390, marquée par la mort de son mari, lui a inspiré la Ballade sur les veuves. C’est ce poème qui a été bien accueilli dans le concours où elle s’est présentée. Admirative de Guillaume de Machault et d’Eustache Deschamps, encouragée par le succès rencontré lors du concours, elle écrit plusieurs douzaines de poèmes jusqu’en 1392.
La disparition d’Étienne est naturellement présente dans nombreuses de ses ballades. Ainsi La grande douleur que je porte :

La grande douleur que je porte
Est si âpre et si très forte
Qu’il n’est rien qui conforter
Me pourrait ni apporter
Joie, ainsi voudrait être morte.
Puisque je perds mes amours,
Mon ami, mon espérance
Qui s’en va, dans quelques jours,
Hors du royaume de France
Demeurer, hélas ! il emporte
Mon cœur qui se déconforte ;
Bien se doit déconforter
Car jamais joie conseiller
Ne me peux, dont se déporte
La grande douleur que je porte.
Si n’aurais jamais secours
Du mal qui met à outrance
Mon cœur las, qui noie en pleurs
Pour la dure départance
De celui qui ouvre la porte
De ma mort et que m’exhorte
Désespoir, qui rapporter
Me vient deuil et emporter
Ma joie, et deuil me rapporte
La grande douleur que je porte.

Mais Christine parvient souvent à se raviser du chagrin dont elle ne se remet qu’avec peine en écrivant des « dits amoureux et gais, pour quelque gaieté attirer à mon cœur douloureux » :

Voici venu le très aimable mois
de mai, le gai, qui a tant de douceur
Que les vergers, les buissons et les bois
Sont tout chargés de verdure et de fleurs
Et toute chose se réjouit.
Parmi les champs tout fleurit et verdoie,
Et il n'est rien qui n'oublie ses soucis,
Par la douceur du jolis mois de mai.

Son entourage se prend peu à peu d’engouement pour ces ballades, lais, virelais, jeux à vendre et autres rondeaux, à la forme souvent primesautière, que Christine compose avec une facilité étonnante : « Elle aborde tous les genres de la poésie courtoise en usage, écrit Régine Pernoud, toutes les formes au goût du jour ; la ballade mise à la mode depuis le début du siècle avec ses strophes à refrain et son envoi à un prince. »
De toute évidence, la brusque révolution intervenue dans sa destinée : la mort d’Étienne, celle de son père, les procès dans lesquels elle a dû s’engager, exerce la plus grande influence sur son esprit et sur la direction de ses facultés poétiques.
A mesure qu’elle compose ses poèmes, elle prend aussi conscience qu’elle tient le bon langage pour enseigner aux femmes la manière dont elles doivent se défendre face aux hommes qui veulent tirer profit de leur faiblesse. Elle comprend qu’elle peut utiliser la poésie pour attirer les regards masculins sur les qualités de la femme et refuse de « s’accroupir en pleurs et en larmes, sans autre défense, comme un pauvre chien qui se blottit dans un coin ; et tous les autres lui courent sus ! » Elle veut donner des leçons de courage aux autres femmes et les inciter à s’instruire.

En 1405, elle aura écrit quinze volumes, parmi lesquels Le Livre des cent ballades, Ballades de divers propos, Cent Ballades d'amant et de dame, sans compter les petits ditiés qui font ensemble environ soixante-dix cahiers de grand volume. De ces poèmes lyriques, on retient essentiellement ceux sous-tendus par le thème de la solitude, lié à son état de veuve et ses malheurs personnels. Les autres sont aussi intéressants pour la recherche des combinaisons de rythmes et de rimes, pour leurs thèmes courtois, pour leurs thèses morales, belle leçon dont les chevaliers de l’époque ne tireront pas parti.
Mais déjà, en 1392, le petit recueil qu’elle a composé suffit à lui assurer une renommée littéraire, tout d’abord en France, où on la préfère du reste à Froissart lui-même, si bien que ce que l’on pourrait appeler un passe-temps devient, en quelques mois, une carrière : « Composant par nécessité, écrit Grérusez, elle ennoblit sa profession, parce qu’elle écrivit toujours selon sa conscience, et que le soin de sa famille ne la détacha jamais des intérêts de sa patrie adoptive.» A l’époque, s’il n’est pas exceptionnel qu’une femme gagne sa vie, peu le font malgré tout, et encore moins au moyen de leur plume.
Le garde de la librairie, autrement dit le bibliothécaire, de feu Charles V, Gilles Malet, est un ami de Christine. Il conserve et conservera son office jusqu’à sa mort en 1411. Grâce à lui, elle peut facilement et à volonté s’introduire dans la bibliothèque royale, où elle passe des journées à lire Virgile, Cicéron, Sénèque, s’absorbe dans cette forte étude de l’Antiquité, parcourt les pages du Miroir historial, de Vincent de Beauvais, le Ptolémée, le Traité sur la sphère, contenant les horoscopes de la famille royale, peut-être dressés par son père lui-même, et tant d’autres beaux livres datant souvent du mécénat de Jeanne d’Évreux, veuve du roi Charles IV le Bel : « Comme l’enfant que premier on met à l’a, b, c, d, écrit-elle, me pris aux histoires anciennes dès le commencement du monde, les histoires des hébreux, des Assyriens, et des principes des signouries procédant de l’une et de l’autre, descendant aux Romains, des Français, des Bretons et autres historiographes, après aux déductions des sciences. » C’est ainsi que les écrivains entendent alors les études. Ils ne séparent pas la science des lettres et la considèrent comme la base la plus solide de leurs travaux.
Christine étudie donc les diverses sciences, principalement les sciences morales et politiques, puis les poètes anciens, de préférence Ovide et Lucain. Elle ignore cependant le grec.

A la lecture de tous ces ouvrages lui vient de plus en plus d’ambition, comme si elle pensait qu’elle pouvait surpasser de nombreux autres auteurs : « Je veux que de toi naissent de nouveaux volumes qui au temps à venir et perpétuellement présenteront au monde ta mémoire devant les princes. En joie tu enfanteras de ta mémoire, nonobstant le labeur et travail, tout ainsi comme la femme qui a enfanté, sitôt qu’elle entend le cri de l’enfant, oublie son mal, tu oublieras le travail et labeur en entendant la voix de tes volumes. Donc je me pris à forger choses jolies, au commencement plus légères ; et tout ainsi comme l’ouvrier qui de plus en plus en son œuvre devient habile comme plus il la fréquente, toujours étudiant diverses matières, mon sens de plus en plus s’imbibait de choses étrangères, corrigeant mon style en plus grande subtilité et plus haute matière.»
Sa destinée d’écrivain deviendra chaque année plus mobile, capricieuse, singulière. Conformément au goût du temps, elle fait dans ses vers un usage constant de l’allégorie, comme dans l’Epître d’Othéa à Hector, qui sera imprimé dès le XVe siècle sous le titre de Cent histoires de Troie. Elle fait aussi quelques poésies pieuses, avant d’aborder les grandes compositions dans un esprit encyclopédique : le Chemin de  long estude en est un bel exemple. Il s’agit d’un poème « cosmographique et moral » de 6500 vers où l’influence de Dante se fait sentir et qui renferme entre autres une description de la Terre et du ciel.
Puisque la plume la fait vivre, de premiers clients commencent à se presser à la porte de Christine. Le plus important se trouve être le duc de Berry, grand amateur d’art et de littérature. En échange de quelques-uns de ses ouvrages, Christine reçoit deux cents écus de la part du prince et, par la suite, d’autres gratifications versées par le duc Jean ou par sa fille, épouse de Jean Ier, duc de Bourbon. En offrant plus tard à Isabeau de Bavière quelques manuscrits, au duc Louis d’Orléans et autres grands personnages quelques-uns de ses poèmes, en en dédiant au connétable de France Charles d’Albret, Christine reçoit encore des contreparties.

Sa renommée en France est donc grande. Dans une société où la femme est systématiquement tenue à l’écart et où les hommes détiennent tous les pouvoirs, sociaux, culturels et politiques, la situation de cette jeune veuve livrée à elle-même dans un pays dont elle n’est pas originaire n’a pas toujours été facile à assumer. Mais le résultat est là : elle est l’une des rares figures féminines de la littérature française de son temps. Elle est aussi la première femme à avoir fait de son goût pour les lettres un métier.
Grâce à ses propres œuvres, riches en confidences autobiographiques, l’existence passablement mouvementée de Christine et son parcours littéraire sont relativement bien connus en France. Reste à conquérir l’Europe.

Quelle est la situation politique et militaire de la France à l’approche de 1400 ? Depuis 1337, et jusqu’en 1453, une série de conflits entrecoupés de trêves et de paix plus ou moins longues oppose la France à l’Angleterre. Cette « guerre de Cent Ans » se déroule tout entière sur le territoire français, ravagé et pillé par les raids des Anglais ou de leurs alliés. Cette longue et sanglante guerre voit son origine dans un vieux conflit féodal remontant au XIIe siècle entre les Plantagenêts, rois d’Angleterre, et leur suzerain français.
La mort, à quatre ans d’intervalle, d’Édouard III, du Prince Noir et de Charles V, l’avènement des deux jeunes rois Richard II et Charles VI créent soudain des conditions nouvelles, aggravant les difficultés intérieures des deux royaumes et multipliant les trêves militaires. Ces dernières deviennent plus générales et stables en 1389, prolongées chaque année jusqu’en 1395. En dépit de quelques accrochages, la France connaît bientôt un répit de seize ans.
C’est à cette époque que nous retrouvons Christine : en 1396 précisément. On pense qu’elle a pris part, de près ou de loin, au dialogue entre les Français et les Anglais mais aucune chronique ne nous apprend de quelle manière. Ce qui est certain est que ce n’est pas par hasard qu’elle fait connaissance de John Montagu, comte de Salisbury, partisan du nouveau roi Richard II. John est l’héritier de cette famille de la haute aristocratie anglaise de la fin du Moyen Âge, connue depuis le XIe siècle. Il est le neveu de William Montagu, deuxième comte de Salisbury, qui a combattu à Crécy et à Poitiers et a été l’un des fondateurs de l’ordre de la Jarretière.
John et Christine s’entendent si bien que l’on croit pendant un temps qu’ils vivent ensemble une idylle. John lui propose de faire revenir son fils Jean Castel de Bologne pour l’envoyer en Angleterre où il recevrait une éducation de chevalier. Le fils de John, Thomas, du même âge que Jean, serait élevé avec lui.
Christine accepte l’offre de John, d’autant que ce dernier est séduit par ses œuvres poétiques, qu’il prévoit de faire connaître en Angleterre, et que Richard II vient d’épouser la fille du roi de France, Isabelle, ce qui a considérablement amélioré les rapports entre les deux pays.
Dès 1402, le premier poème de Christine, l’Épître au dieu d’Amour, écrit en 1399, sera traduit outre-Manche, par Thomas Occleve, lui-même auteur de renom. Les talents et la célébrité de Christine, restée en France, sont bénéfiques à son fils Jean, qui, en Angleterre, est traité en véritable petit roi. Christine a ainsi évoqué le départ de son fils :

Si j’ai le cœur dolent, je n’en puis mais,
Car mon ami s’en va en Angleterre.

Mais voilà que le 30 septembre 1399 s’achève le beau rêve anglais pour Jean Castel. Richard II est allé faire la guerre à l’Irlande, lorsque son cousin, Henry de Hereford, réfugié en France et, par la mort de son père, devenu duc de Lancastre, débarque en Angleterre sous prétexte de revendiquer les biens paternels qui viennent d’être confisqués, réunit autour de lui les mécontents et se voit bientôt à la tête d’une armée. Il s’empare de Londres sans rencontrer de résistance et soumet les comtés qui passent pour favorables à la cause du roi. Le 5 août, revenant en Angleterre, Richard apprend les événements. Abandonné par ses troupes, il est conduit à Londres et emprisonné à la Tour. Le 29 septembre, il consent à signer son acte de déchéance et, le lendemain, Henry de Lancastre est proclamé roi sous le nom de Henry IV. Enfermé dans le château de Pontefract, Richard est poignardé par ordre de son cousin.
Cette rébellion plonge naturellement Christine dans une profonde inquiétude. Elle ne sait ce qu’est devenu son fils et ignore même s’il est encore en vie. Son angoisse se prolonge jusqu’au jour où des hérauts de l’usurpateur du trône d’Angleterre viennent lui annoncer que celui-ci, qui admire ses poèmes, a épargné son fils Jean Castel et le « tient en très bon état ». Christine est même vivement conviée à venir à Londres et à s’y installer. Henry lui promet « du bien largement si elle consent ainsi à devenir l’ornement de sa cour ».
Mais Christine est indignée. Il n’est pas question pour elle de se mettre au service de l’assassin du roi légitime, qui, en outre, a rompu la paix avec la France et tarde à permettre à la jeune veuve de Richard II de regagner son pays. Pour l’heure, elle veut gagner du temps et obtenir le retour de son fils sans avoir à se rendre en Angleterre : « Comme de ce je ne fusse en rien tentée, écrit-elle, considérant les choses comme elles étaient, je dissimulai tant que je pusse avoir mon fils, et que j’étais bien à son commandement. » Pour séduire Henry IV, elle lui fait parvenir quelques-uns de ses plus beaux manuscrits. Le roi comprend qu’elle refuse sa proposition et peu après avoir libéré l’ancienne reine Isabelle, le 1er juillet 1401, finit par rendre également Jean Castel à sa mère, à une date restée inconnue.
Environ trois années se sont donc écoulées depuis le départ de Jean Castel. Entre-temps Christine a connu le malheur de perdre son autre fils, mort à Bologne. Quant à sa fille, « en fleur de jeunesse et très grande beauté », elle est revenue en France pour entrer dans les ordres et se trouve à présent novice au couvent dominicain de Saint-Louis de Poissy, près de Paris.
Le seul fils qui lui reste, Christine veut l’entretenir de son mieux et, si possible, lui trouver un protecteur. Elle croit pouvoir le trouver en la personne du duc Louis d’Orléans, frère de Charles VI, qui aime ses œuvres, comme il le lui a souvent dit. Son fils Charles sera du reste lui-même un poète bien connu. Mais le duc a ses préférences, et parmi tous ceux qui sollicitent sa protection, il fait un choix restreint dont ne fait pas partie Jean Castel.
Christine se tourne alors vers Jean-Galéas Visconti, premier duc de Milan, en Lombardie, fils de Galéas II et de Blanche de Savoie. Le prince lui fait la même offre qu’Henry IV d’Angleterre. Nous sommes en 1402. Jean Castel s’apprête à partir pour l’Italie lorsque la nouvelle tombe brutalement : Jean-Galéas est mort de la peste.
Il ne reste plus à Jean Castel qu’à demeurer avec sa mère à Paris, où il se verra confier la charge de notaire et secrétaire du roi, comme son père, avant de rentrer au service du duc de Bourgogne, Philippe le Hardi. Il deviendra lui aussi poète, et on pense que l’un de ses fils est le chroniqueur du même nom
.

Une polémique s’est entre-temps installée en France, polémique dont Christine est à l’origine. Parmi toutes les œuvres qu’elle a pu lire dans les bibliothèques, une a particulièrement attiré son attention, mais pour une bien autre raison que toutes celles qu’elle admire. Il s’agit du fameux Roman de la Rose. Le Roman de la Rose est un poème allégorique dont la première partie, écrite plus deux siècles et demi plus tôt, est signée Guillaume de Lorris, et la seconde, rédigée par Jean de Meung, est satirique et encyclopédique.
Il s’agit certes d’un chef-d’œuvre de la littérature française que l’on peut comparer à l’œuvre de Dante ou à celle de Cervantès mais il n’est pas du goût de Christine : « Jean de Meung, nous dit Daniel Poirion, semble d’abord apporter une consolation philosophique à l’amoureux désespéré. Amplifiant le schéma ébauché par Guillaume (de Lorris), il fait réapparaître ses personnages, leur prêtant de plus longs discours. Dans la mise en scène élargie de cette Psychomachia, la disputatio l’emporte sur la narratio. Cependant, avec l’aide de nouvelles personnifications, comme Faux-Semblant, Nature, Genius, l’allégorie va donner la victoire aux troupes de Vénus et d’Amour. L’assaut épico-burlesque du château prépare un dénouement construit sur une métaphore laborieuse, et un peu trop transparente, de l’acte sexuel. »
C’est là que le bât blesse : « l’acte sexuel ». En tout cas pour Christine de Pisan, qui voit, dans cette seconde partie rédigée par Jean de Meung, qu’elle trouve extrêmement grossier, un évident mépris de la femme : « Une honnête femme, écrit-il entre autres, est aussi rare qu’un cygne noir ».
Déjà indignée par les lois ordonnées par cette société faite d’hommes, et notamment par la loi salique, qui exclut les femmes de la succession au trône de France, indignée tout autant par la suprématie presque totale des hommes dans le domaine culturel, Christine ne peut accepter les propos antiféministes de Jean de Meung, qui s’oppose, parfois avec cynisme, à l’amour courtois et prône un retour à la procréation, qui est la finalité de l’amour. Elle va s’efforcer, tant d’années plus tard, à condamner vigoureusement les idées de Jean de Meung auprès des grands de la faculté, qui approuvent et encensent le texte de l’auteur.
La première personne que Christine attaque de front est Honoré Bouvet, membre d’une commission qui doit réprimer les exactions fiscales, « qui incarne à lui seul l’autorité du corps universitaire », et qui se réclame du patronage de Jean de Meung. Pour lui, en 1399, en réponse à son insolente Apparition Maître Jean de Meung, elle a écrit Épître au dieu d’Amour, ce long poème qui, nous l’avons vu, sera le premier traduit en Angleterre. Son Épître délivre la femme de son image de belle dame « inaccessible au chevalier servant» :

Savoir faisons en généralité
Qu’à notre cour sont venues complaintes
Par devant nous, et moult piteuses plaintes,
De part toutes dames et damoiselles
Gentilles femmes, bourgeoises et pucelles,
Et toutes femmes généralement,
Notre secours requérant humblement.
Si se plaignent les dessusdites dames
Des grands extorts, des blâmes, des diffames,
Des trahisons, des outrages très griefs,
Des faussetés et maints autres griefs
Que, chacun jour, des déloyaux reçoivent.

Ce n’est pas Honoré Bouvet qui répond à Christine mais le prévôt de Lille, Jean de Montreuil, secrétaire du roi, qui rédige en 1401 un traité à la louange de Jean de Meung, histoire de montrer à cette insolente revendicatrice l’attachement obstiné que l’on se doit d’avoir pour l’auteur du Roman de la Rose.
Naturellement, Christine ne manque pas de répondre à Jean de Montreuil : « Très cher sire et Maître, sage en mœurs, aimant la science, fondé en savoir et expert en rhétorique, je suis une femme ignorante d’entendement et de sentiment léger. Que votre sagesse n’ait aucunement en mépris la petitesse de mes raisons, mais veuille suppléer par la considération de ma féminine faiblesse. » Elle lui dit n’avoir vu dans le Roman de la Rose que « dissolution et vice ». Elle s’indigne que « si excessivement, impétueusement et non véritablement, il (Jean de Meung) accuse, blâme et diffame les femmes de plusieurs très grands vices et prétend que leurs mœurs sont pleins de toutes perversités. » Elle achève par : « Si on parlait maintenant un peu des femmes qui ont mauvais mari ? »
Gontier Col, attaché à la chancellerie royale, prend le parti de Jean de Montreuil, rédige à son tour un traité à la gloire de Jean de Meung, puis s’adresse à Christine, lui intimant l’ordre de s’amender « de l’erreur manifeste, folie ou démence qui t’est venue par présomption ou autre, et comme à femme passionnée en cette matière ». Il lui promet le pardon si elle se rétracte, ce qu’elle ne fera jamais. Au contraire, elle s’obstine, persiste à « débéatifier » Jean de Meung, et répond à Gontier Col : « Je dis que c’est exhortation de vices confortant une vie dissolue, doctrine pleine de mensonges, voie de damnation, diffamateur public, cause de soupçons et de mécréantise. Qu’il ne me soit imputé comme folie, arrogance ou la présomption d’oser, moi, femme, reprendre et contredire un auteur si subtil, quand lui, seul homme, osa entreprendre de diffamer et blâmer sans exception tout un sexe ! »
Christine finit par trouver plusieurs appuis masculins, plus particulièrement ceux du duc d’Orléans, de Guillaume de Tignonville, conseiller de Charles VI, et de Jean Gerson, qui condamnent à leur tour les satires de Jean de Meung. Gerson sème l’émoi dans le camp universitaire, dont les docteurs n’osent pas répliquer à ses missives comme à celles de Christine. Le 25 août 1401, il prononce même un sermon dans lequel il met publiquement en cause les propos de Jean de Meung et se montre sévère avec ses partisans.

De son côté, Christine ne perd pas de temps et rédige un colossal dossier où sont réunis de nombreuses épîtres. S’en remettant à la reine de France  Isabeau de Bavière, elle les lui envoie, accompagnées d’une lettre datée du 1er février 1402 :

« A très excellente, très haute et très redoutée princesse, madame Isabelle de Bavière, par la grâce de Dieu reine de France.

« Comme j’ai entendu que votre très noble excellence se délecte à entendre lui dire choses vertueuses et bien dites, moi, simple et ignorante entre les femmes, votre humble chambrière, sous votre obéissance désireuse de vous servir, vous envoie les présentes épîtres sur lesquelles vous pourrez entendre la diligence, désir et volonté de soutenir contre certaines opinions à l’honnêteté contraires, l’honneur et louange des femmes. Je supplie humblement votre digne altesse qu’à mes raisons veuillez ajouter foi et donner faveur. Et tout soit fait sous votre sage et bénigne correction. »

Cette lettre restera sans réponse mais on comprend qu’elle émeut la reine puisque à dater de ce jour celle-ci fait envoyer, à plusieurs reprises, des cadeaux à Christine. En 1402 puis en 1404, notre poète recevra ainsi des hanaps d’argent dorés, puis, plus tard, un gobelet d’argent doré. Quant à ses œuvres, elles figurent désormais, dans leur intégralité, dans la bibliothèque royale.

Cette première polémique antiféministe de l’histoire s’achève en 1403, lorsque Pierre Col, chanoine de Paris, prend la relève de son frère Gontier en rédigeant à son tour traité sur traité puis finissant, le premier, par renoncer à cette « guerre » littéraire.
L’année suivante, le duc de Bourgogne, Philippe le Hardi, peu de temps avant sa mort, préside à la création de la fameuse « cour d’Amour », qui débat de casuistique amoureuse et se réunit à la Saint-Valentin pour un tournoi poétique en l’honneur des dames.
Considérée comme étant la première femme de lettres française dans la vraie acception de cette dénomination toute moderne, autrement dit la première poétesse à vivre de sa plume, Christine peut également être présentée comme une féministe d’avant-garde. Ceci pour avoir été la première à formuler une protestation véhémente contre les préjugés discriminatoires à l’égard des femmes, soutenant que « si la coutume était de mettre les filles à l’école, elles comprendraient subtilités d’art et de science comme il faut. » Plus de cinq siècles plus tard, Régine Pernoud écrit : « Les docteurs en sexologie du XXe siècle, et, en général, ceux qui espèrent, à force de raisonnements, réduire l’amour humain à la sexualité, n’ont pas intérêt à lire les déclamations de Genius - la plus abstraite des abstractions sorties d’une cervelle d’universitaire - ils découvriraient qu’ils n’ont rien inventé. Seule existe la sexualité, seul compte l’assouvissement des instincts du mâle. La femme-repos-du-guerrier est une formule du XIXe siècle, mais dès la fin du XIIIe siècle, Jean de Meung avait conçu la femme-distraction-de-l’intellectuel. »

Après cette guerre de mots reprend celle des princes et des rois. Elle n’a du reste jamais vraiment cessé, tout juste entrecoupée de trêves, comme nous l’avons signalé. Mais cette fois les Anglais ne se trouvent pas au premier rang du conflit qui reprend. La guerre est interne.
Fils aîné du duc de Bourgogne Philippe III le Hardi et de Marguerite de Flandre, Jean, comte de Nevers, surnommé Jean sans Peur depuis la bataille de Nicopolis, en septembre 1396, est un homme de guerre aussi intrépide que retors. Il agrandit si bien l’État bourguignon qu’il envisage à présent l’annexion de toute la France. Prince du sang, il n’accepte pas d’être exclu des affaires du royaume que gouverne Louis d’Orléans, chef des Armagnacs, pendant la maladie de Charles VI, qui souffre de crises de folie. Aussi, afin de ne pas être évincé du pouvoir et de ses profits s’avise-t-il de menacer Paris en 1405.
Devant cette situation alarmante qui dure de juillet à octobre, Christine prend sa plume pour écrire à Isabeau de Bavière. Par lettres royales qui lui ont été octroyées en 1402, la reine tient désormais un rôle officiel dans la politique du pays. Cependant, c’est à la mère de famille que Christine s’adresse, lui faisant prendre conscience que la guerre est une horrible chose :

« Quelle plus grande perplexité, lui écrit-elle, peut venir au cœur de mère que voir colère et querelles naître et continuer jusqu’au point d’armes de guerre prendre et saisir par assemblées entre ses enfants légitimes et de loyaux pères, et à tant monter que leur félonie qu’ils n’aient regard à la désolation de leur pauvre mère qui, comme piteuse de sa portée, se fiche entre eux pour départir leur bataille, mais eux, mus par courage sans âme, sans épargner ni avoir regard à honneur maternel, ne détournent le trépignis de leurs chevaux contre sa révérence, tant que tout la débrisent et blessent. »

Cet appel, naturellement, n’a aucun effet. La pauvre Isabeau de Bavière se laisse porter par les événements. Et le premier événement, terrible, survient le 23 novembre 1407.
Vers huit heures du soir, ce jour-là, un écuyer du roi vient dire à Louis d’Orléans que Charles VI l’attend. Il part, accompagné d’une dizaine d’hommes lorsque, le visage couvert et surgissant des ténèbres, plusieurs inconnus se ruent sur le duc et le frappent à mort avec des maillets à pointes. Puis, aussi vite qu’ils sont venus, ils disparaissent. Le meurtre de Louis, frère du roi, risque d’entraîner des conséquences politiques considérables.
Depuis le début de son règne, cet assassin qu’est Jean sans Peur était prêt à tout pour parvenir au pouvoir. Christine le hait autant qu’elle aimait son père Philippe le Hardi. Quelque temps avant sa mort, celui-ci avait fait venir Christine au Louvre pour lui offrir d’être le poète de sa cour, comme autrefois Henry IV d’Angleterre ou Jean-Galéas de Lombardie. Il lui avait surtout proposé d’entreprendre une œuvre littéraire d’importance : un ouvrage d’histoire sérieux et bien documenté qui figurerait dans sa bibliothèque personnelle. Pour cela, elle devait s’appuyer entre autres sur un livre donné par le duc, les Grandes chroniques de France, relatant le voyage en France de l’empereur Charles IV.
Cette sollicitation était pour Christine une sorte de consécration, car ce genre de travail était ordinairement accompli par les moines, particulièrement ceux de Saint-Denis.
Toujours est-il que son rôle, sa charge d’historiographe de Philippe le Hardi l’a amenée à s’intéresser de près à la politique et à l’histoire. Elle s’était à peine mise au travail que Philippe mourrait, le 27 avril 1404, dans son château de Hal, dans le Hainaut.
Elle n’en a pas pour autant renoncé à son entreprise d’écrire ce gigantesque ouvrage réclamé par le duc, à présent achevé et qu’elle a intitulé le Livre des faits du sage roi Charles V, véritable traité de politique et d’éducation, dans lequel les pages originales sont rares, mais où Christine fournit des indications précieuses sur un roi et sur une cour qu’elle a appris à connaître. On y remarque le grand éloge qu’elle fait de Du Guesclin et l’énumération des travaux publics ordonnés à Paris par Charles V. La forme de ce livre est celle de l’oraison funèbre.

Avec ce Livre des faits du sage roi Charles V commence la série des œuvres en prose de Christine. En le rédigeant, une autre ambition s’est en outre subitement ouverte à elle : écrire des œuvres « plus graves et plus substantielles » que celles qu’elle a composées jusqu’à présent. A la suite du Livre des faits du sage roi Charles V, elle enchaîne avec un traité de science politique, emprunté d’Aristote et de Plutarque : le Livre du corps de policie, le mot « policie » désignant celui de politique, puis avec le Livre de la Prudence, paraphrasé de Sénèque, et, en 1405, avec le Trésor de la cité des dames, également appelé le Livre des trois vertus, dédié à la jeune dauphine de France Marguerite de Bourgogne, et dans lequel elle attire l’attention des femmes sur les conflits perpétuels que les hommes se livrent dans leur royaume. Ce Livre des trois vertus peut être considéré comme son meilleur ouvrage en prose. On y trouve quantité de détails relatifs aux mœurs et usages, ainsi que des renseignements sur le luxe des femmes de marchands à Paris : « C’est le devoir des princesses, y écrit-elle en outre, de s’opposer aux guerres. »
Ainsi comprend-on mieux la signification de son geste lorsqu’elle a envoyé sa lettre « d’appel » à Isabeau de Bavière au moment où Jean sans Peur s’apprêtait à marcher sur Paris : « Elle a conscience, écrit Régine Pernoud, que face à ces hommes qui ne savent que se battre, qui ne rêvent que d’ambition et ne s’occupent que d’une féroce lutte d’influence, la reine représente, elle, ce qu’une voix féminine peut faire comprendre : d’abord le bien des peuples, d’abord le souci de la paix. »
Mais, comme en tout temps, les appels pacifistes des poètes sont vains. Celui de Christine le premier. Paradoxalement, c’est un autre poète, Charles d’Orléans, le fils de Louis, qui déclenche de nouvelles hostilités. Devenu majeur, il entend, dès 1410, tirer vengeance du meurtre de son père. Marié à la fille du comte Bernard VII d’Armagnac, qui prend fait et cause pour son gendre, ses partisans se font appelés Armagnacs, tandis que ceux de Jean sans Peur restent les Bourguignons.
Installés à Paris, les Bourguignons, qui ont pour eux l’Université, la bourgeoisie, avec la puissante corporation des bouchers, dont le chef se nomme Caboche, pourchassent les Armagnacs. C’est vainement que les Cabochiens réclament des réformes. Les Bourguignons se livrent alors à de terribles exactions sur les Parisiens. Ces derniers rappellent les Armagnacs pour leur porter secours, et les hommes de Charles d’Orléans se livrent à une série de représailles sanglantes.
Ces terribles journées inspirent à Christine le Livre des faits d’armes et de chevalerie, véritable traité d’art militaire, puis Lamentation sur les maux de la Guerre Civile :

« Ô ! comment peut ce être que cœur humain, tant soit la fortune étrange, si puit ramener homme à nature de très dévorable et cruelle bête ? Où est donc la raison qui lui donne le nom de animal raisonnable ? Comment est-il en la puissance de fortune de tellement transmuer homme, que convertiz soit en serpent ennemi de nature humaine ? Ô las ! voyez de quoi, nobles princes français. Pour Dieu ! pour Dieu! princes très hauts, ouvrez les yeux par tel savoir, que je vous semble voir comme chose advenue, ce que les apprêtes de vos armes prises pourront conclure : vous y apercevrez ruines des cités, destructions de villes et châteaux, forteresse ruées par terre. La noble chevalerie et jouvente française toute d’une nature, qui comme un droit âme et corps, seul être à la défense de la couronne, et la chose publique ore assemblée en honteuse bataille l’un contre l’autre, père contre fils, frère contre frère, parents contre autres, à glaives mortels, couvrant de sang, de corps morts et de membres les très douloureux champs. Ô ! la très déshonorée victoire à qui que elle remaigne !»

La guerre civile entre Armagnacs et Bourguignons conduit à l’intervention étrangère. Ainsi, en 1415, c’est la terrible bataille d’Azincourt. L’année suivante, Christine écrit Épître de la prison de vie humaine. Elle est en effet bouleversée par le comportement des Anglais, qui massacrent leurs prisonniers sous prétexte qu’ils sont trop nombreux pour qu’ils puissent les garder.
Le honteux traité de Troyes, en 1420, est l’aboutissement de la guerre civile et d’Azincourt. Par ce traité, Charles VI, à peine conscient de ce qui a pu se passer pendant ses longues périodes d’aliénation, et soumis en tout au duc de Bourgogne et à la reine Isabeau de Bavière, déshérite son propre fils, le futur Charles VII, qui est déclaré bâtard au profit du roi d’Angleterre Henry V. Témoin impuissant, cependant consciente d’avoir tenté de ramener ces fous de guerre à la raison, Christine ne peut à présent rien faire d’autre que de consoler les veuves de tous ces soldats morts à la guerre. Elle compose pour cela Heures de contemplation sur la passion de Notre-Seigneur.
A la fin de sa vie, Christine se tourne précisément vers le Seigneur et choisit la voie de la prière et du recueillement. Elle va rejoindre sa fille au couvent de Poissy, comme elle nous l’évoque dans le Dit de Poissy :

Lors à grand joie
Nous partîmes de Paris
Notre voie chevauchâmes
Et moult joyeuse estoit.

Pendant onze ans, enfermée dans l’abbaye de Saint-Louis, elle n’écrit presque rien. Jusqu’au fameux siège d’Orléans, conduit par cette jeune pucelle pour qui elle se prend d’admiration :

Ô ! combien lors il y parut
Quand fut le siège à Orléans,
Où d’abord sa force apparut ;
Jamais miracle, comme je tiens (crois),
Ne fut plus clair : car Dieu aux siens
Aida tellement qu’ennemis
Ne s’aidèrent plus que morts chiens ;
Là furent pris ou à mort mis.

Christine est d’autant plus informée de ce siège, qui dure six mois, que la sœur de Charles VII, Marie, est devenue prieure du monastère de Poissy et que des hérauts viennent régulièrement lui apporter des nouvelles.
Charles VII une fois couronné à Reims, Christine reprend sa plume. Comme si elle voulait rattraper onze ans de silence volontaire, elle écrit rime sur rime, strophe sur strophe, poème sur poème. Rien que pour glorifier Jeanne la Pucelle, elle aligne cinquante-six strophes et quatre cent quarante-huit vers. Le Ditié, empreint de sentiments patriotiques, écrit en l’honneur de Jeanne est sa dernière œuvre. Elle sera insérée dans le procès de réhabilitation de Jeanne d’Arc.

Christine meurt sans doute en 1431, la même année que la Pucelle. En 1440, soit neuf ans après sa mort, Martin Le Franc écrit d’elle :

Christine fut Tulle et Caton :
Tulle, car en toute éloquence
Elle eut la rosée et le bouton ;
Caton aussi en sapience.

La valeur littéraire de son œuvre sera très imitée jusqu’à la Renaissance. Par la suite, elle est oubliée, méconnue, presque maltraitée. Jusqu’au jour où un chercheur du nom de Naudé songe à exhumer ses œuvres et parvient à la faire à nouveau admirer du public. A l’instar de Martin Le Franc, on la compare alors à Caton pour la sagesse, mais aussi à Cicéron pour son éloquence.

A bientôt et portez-vous bien !

 

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