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Olympe de Gouges : extrait de mon ouvrage De Jeanne Hachette à Hélène Boucher.
... Le fait d’avoir offert la Déclaration des Droits de la Femme à Marie-Antoinette met en évidence l’attachement qu’Olympe porte décidément aux Bourbons. En décembre, elle rédige Lettre à la Convention nationale et au peuple, texte qui en dit long sur l’aversion qu’elle porte aux ennemis du roi : « Je désirais, il est vrai, une révolution philosophique, digne de la sainte humanité, digne enfin de vos principes républicains ; mais l’Assemblée constituante en décida autrement ; elle avilissait les tyrans et elle les conservait. Cette Constitution si vantée n’a produit qu’un gouvernement monstrueux.»
Cependant, dans les préfaces des œuvres dédiées au duc d’Orléans, elle avoue son amour pour ce dernier et évoque leur liaison. En 1792, elle finit même par prendre distinctement parti pour lui. Or les Bourbons se méfient des Orléans, qui tentent de se rapprocher plus ou moins secrètement du trône. Ils observent Olympe d’un œil de plus en plus suspect. L’aventure amoureuse entre le duc et elle est si chaotique qu’elle peut varier du jour au lendemain entre l’adoration et le mépris. Lorsque Olympe boude son amant, les royalistes lui font meilleure figure, tout en restant vigilants. Il arrive alors que Philippe d’Orléans, pour tenter de la tenir en lisière, lui envoie, comme l’écrit Paul Noack, « quelques mercenaires chargés de la ramener à la réalité en lui baissant sa culotte en public et en lui administrant une volée de coups et pire encore peut-être. »
En cette même année 1792, Philippe rentre à la Convention et se fait appeler désormais Philippe-Egalité. Le 11 décembre, Louis XVI est jugé. Olympe s’est vue refuser le droit de le défendre : « Je m’offre, après le courageux Malesherbes, pour être le défenseur de Louis. » La veille du procès, elle écrit alors, dans un manifeste affiché dans tout Paris, En faveur du monstre couronné : « Je crois Louis fautif, comme roi, mais dépouillé de ce titre proscrit, il cesse d’être coupable aux yeux de la République… » Cela lui vaut des menaces et des insultes, qu’une foule de citoyens enragés vient proférer jusqu’à la porte de son domicile. On tente même de s’attribuer sa tête.
Le 14 janvier 1793, selon son habitude, elle assiste à l’Assemblée nationale. Ce jour-là, les députés votent la culpabilité du roi. Le 16, ils votent cette fois sa mort : 387 voix contre 334. Philippe-Egalité s’est prononcé pour la mort. Olympe s’effondre. L’homme qu’elle a aimé lui est maintenant devenu un monstre : « J’ai eu la sottise, écrit-elle, de dédier mes œuvres à l’homme le plus corrompu, le plus vil de tous les pervers. » Le 21, le roi est exécuté.
« Révolutionnaire en 1789, écrit Jules Michelet, elle devint royaliste lorsque le 6 octobre 1789, elle vit le Roi prisonnier à Paris ; républicaine en juin 1791, sous l’impression de la fuite et de la trahison de Louis XVI, elle prit de nouveau son parti quand on le jugea. » Avant la fameuse prise des Tuileries, le 10 août 1792, qui vit la chute de la monarchie, Olympe avait persisté dans son opinion que la royauté ne pouvait être sauvée que si Louis XVI abdiquait. A présent, elle ne peut s’empêcher de songer qu’il aurait été juste que le pauvre souverain martyre reste à la tête du pays. Elle se raccroche aux modérés, on la considère sympathisante girondine. Ses principaux nouveaux amis sont Vergniaud et Louvet, adversaires acharnés de la Commune. C’est Louis XVI qui a souffert, c’est elle qui semble hurler de douleur. Elle s’en prend avec une rare violence aux Jacobins : « Qu’étiez-vous alors, Marat, Robespierre, Bourdon (député du Loiret, membre de la Montagne) ? Des insectes, croupissant dans le bourbier de la corruption dont vous n’êtes pas encore sortis ! J’étais déjà un grand homme que vous n’étiez encore que de vils esclaves. Les faits parlent mieux que moi. » On l’attaque tout aussi véhémentement, lui reprochant d’être une bâtarde de Louis XV : « Je ne suis point fille de roi, rétorque-t-elle, mais d’une tête couronnée de lauriers. » Les journaux ironisent : « Qu’on imagine à la Convention deux cents femmes de l’espèce d’Olympe de Gouges. Nous laissons à nos lecteurs le plaisir d’en calculer les suites. »
Cette Convention misogyne, le 8 novembre, interdit justement la participation des femmes dans la Révolution. Elles sont accusées de suivre une idéologie qui va à contre-courant de celle de Robespierre : « De par leur nature, explique Amar, le rapporteur du Comité de Sûreté générale, les femmes sont prédisposées à l’excitation, ce qui produit un effet pernicieux sur les affaires publiques, et les intérêts de l’Etat seraient bientôt sacrifiés à tout ce que l’ardeur de la passion peut engendrer comme confusion et comme désordre. » Ainsi disparaissent les sociétés fondées, sur l’impulsion d’Olympe, par les premières féministes de l’Histoire, telles Théroigne de Méricourt, Etta Palm d’Aelders ou Pauline Léon : « Les clubs et les sociétés populaires de femmes, sous quelque domination que ce soit, sont défendus. »
Après le coup de force contre les Girondins, le 31 mai et le 2 juin, Olympe se sent perdue. Elle écrit aux Jacobins son Testament politique : « J’aurais voulu, avant ma mort, laisser un extrait d’une vie bien intéressante, par la bizarrerie de mon étoile, depuis ma naissance ; mais si le sort a destiné à mes jours une fin prompte et glorieuse, je laisserai à deviner aux hommes sensibles, s’il en est encore, ce que peut avoir éprouvé une victime du fanatisme qui avait des droits à la fortune et au nom d’un père célèbre. » Puis elle envoie une lettre à la Convention : « Si l’Assemblée des représentants est encore pure, elle verra dans ma vie politique quels sont mes sentiments. Et s’il faut des victimes aux tigres altérés de sang, qu’ils viennent, je m’offre la première ; j’ai préparé la Révolution par mes écrits, je ne parle pas du sacrifice de mon repos. Je m’offre pour victime aux monstres avides du sang humain. Si ma mort peut apaiser leur rage et rendre la Convention nationale à sa splendeur… »
En attendant la suite des événements, elle se retire en Touraine le 1er juillet, pour y signer l’acte d’achat de la « Closerie du Figuier », à Saint-Etienne de Chigny. En accomplissant ce geste, qui n’appartient qu’à quelqu’un qui a toute la vie devant lui, elle semble vouloir ignorer qu’à Paris on veut sans doute sa tête. Elle a quarante-cinq ans, son fils Pierre en a vingt-sept. Il vit à Tours avec sa femme. Si le duc d’Orléans l’a autrefois fait démettre, on s’en souvient, de sa fonction d’ingénieur de la province de Champagne, Pierre Aubry de Gouges fait à présent une brillante carrière dans l’armée avec le grade d’adjudant général chef de bataillon. Il accueille sa mère avec effusion (après la mort de celle-ci il la reniera pour sa position politique). Installée dans la demeure de son enfant qu’elle n’a pas vu depuis de longues années et de son aimable belle-fille, elle se met rapidement à élaborer un nouveau texte. Elle sait que son contenu va entraîner sa condamnation à mort. La loi du 29 mars 1793 condamne les auteurs d’écrits contre-révolutionnaires à la peine de mort. En étant partisane des Girondins, elle est déjà hors-la-loi. Ce qu’elle rédige à Tours est sa véritable condamnation à mort. Il s’agit des Trois Urnes ou le Salut de la Patrie, qu’elle envisage de dédier à Hérault de Séchelles, membre du Comité de salut public. Elle montre son désire de soumettre le peuple au référendum. Les trois Urnes qu’elle évoque représentent « la monarchie », « le gouvernement républicain un et indivisible » et « le gouvernement fédératif ». Elle écrit que « chacun devra dire librement et sans crainte s’il veut ou non la république. »
A la mi-juillet, elle regagne Paris. Comme si les Trois Urnes ne lui avait pas suffi, et consciente de ce qui l’attend, elle rédige, dernière provocation, Olympe de Gouges au Tribunal révolutionnaire, écrivant ainsi sa propre histoire. Plus encore que son Testament politique, c’est son véritable testament : « Ses attaques contre Robespierre, écrit Olivier Blanc, et surtout contre Fouquier-Tinville étaient d’une rare violence. On cherche en vain, dans les annales de la Terreur, l’équivalent d’un texte aussi audacieux et superbe de colère et de courage. Alors même qu’elle est à la merci de ses juges, elle relève la tête et les provoque. »
Olympe de Gouges au Tribunal révolutionnaire est imprimé sur affiches en 500 exemplaires par François Longuet, imprimeur au département des subsistances. Le mercredi 17, dans la soirée, Olympe se présente chez l’afficheur Meunier, qui demeure rue de la Huchette, et lui dépose les affiches. Elle lui dit qu’elle en rapportera d’autres le lendemain. Une fois Olympe partie, Meunier constate que les affiches ne comportent ni le nom de l’auteur ni celui de l’imprimeur. Il décide d’en référer au département de police de la Commune, où il laisse un exemplaire du placard.
Le lendemain, Olympe revient donc. Mais Meunier lui fait part de sa crainte d’être arrêté et refuse de faire le travail demandé. Elle s’adresse alors au libraire Jean-Pierre Costard, du Pont Saint-Michel, qui accepte sans condition de la seconder dans la pose des affiches. L’éditeur d’Olympe les accompagne à travers les rues de Paris. Nous sommes le 20 juillet 1793, quelques jours après l’assassinat de Marat. Rue de la Barillerie, tous trois sont dénoncées par une jeune passante, intriguée par l’heure tardive à laquelle les afficheurs se sont mis au travail. Commissaires et gardes nationaux viennent les arrêter et ordonnent l’arrachage des affiches. Ils sont entraînés à l’Hôtel de Ville, où, après interrogatoire par les administrateurs Louvet et Baudrais, seuls Costard et l’éditeur sont relâchés.
Par arrêté du 25 juillet 1793, Olympe est transférée de la prison de l’Hôtel de Ville à celle de l’abbaye de Saint-Germain-des-prés, après que son dossier ait été envoyé au Tribunal Révolutionnaire. Le jour suivant son arrivée, elle fait une chute dans sa cellule et s’ouvre la jambe. On l’entraîne auprès d’un médecin. Paul Noack explique que, sur le trajet, elle parvient à faire sortir un manuscrit et qu’à partir du 15 août, « on voit, collés sur les murs, des placards rouges avec le titre : Olympe de Gouges au Tribunal révolutionnaire. »
Tous les murs de la capitale sont donc couverts d’affiches. Les citoyens peuvent lire librement : « Robespierre m’a toujours paru un ambitieux, sans génie, sans âme. Je l’ai vu toujours prêt à sacrifier la Nation entière pour parvenir à la dictature... » Deux des fidèles adjoints d’Olympe, Delort et Fiquet, partent trouver Pierre Aubry à Tours pour lui annoncer l’arrestation de sa mère, lui conseiller de ne pas se rendre à Paris et de rester sourd aux appels d’Olympe, qui le condamneraient et compromettraient sa carrière militaire. Sur les affiches, en effet, on peut également lire : « Et toi, mon fils, de qui j’ignore la destinée, viens, en vrai républicain, te joindre à une mère qui t’honore ; frémis du traitement inique qu’on lui fait éprouver ; crains que mes ennemis ne fassent rejaillir sur toi les effets de leurs calomnies… » Et le fils ne reverra plus sa mère. Il demande au ministre de la guerre Jean-Baptiste Bouchotte de l’envoyer servir dans l’armée du Rhin.
Le 16 octobre, Marie-Antoinette est conduite à l’échafaud, suivie, le 30, par vingt-et-un girondins, tous amis d’Olympe. Le lendemain, Olympe comparaît devant Fouquier-Tinville. Elle a choisi l’avocat Tronson-Ducoudray pour la défendre parce qu’il s’était proposé, quelques mois plus tôt, pour assurer la plaidoirie de Louis XVI : « On la voyait tantôt hausser les épaules, écrit l’avocat et futur éditeur Nicolas Desessarts, puis joindre les mains en élevant les yeux vers le ciel. Puis elle passait tout à coup à un geste expressif manifestant l’étonnement et, se tournant vers l’auditoire, elle souriait aux spectateurs. » Elle est accusée d’avoir fait imprimer et distribuer des exemplaires des Trois Urnes ou le Salut de la Patrie et d’Olympe de Gouges au Tribunal révolutionnaire, d’avoir composé des ouvrages « qui ne peuvent être considérés que comme un attentat à la souveraineté du peuple, puisqu’ils tendent à mettre en question ce sur quoi il a formellement exprimé son vœu », d’avoir cherché à avilir les autorités constituées, calomnié les amis et les défenseurs et de la liberté. Les questions de Fouquier-Tinville et du Président Herman fusent : « A quelle époque avez-vous composé Les Trois Urnes ? » - « Etes-vous bien l’auteur du manuscrit trouvé chez vous intitulé La France sauvée ou le tyran détrôné ? » - « Pourquoi avez-vous mis dans la bouche du personnage qui devait, dans cette pièce, représenter la femme Capet, des acclamations injurieuses et perfides contre les plus ardents défenseurs des droits du peuple ? »
Les jurés se retirent puis reviennent pour annoncer la condamnation à mort de Marie-Olympe de Gouges.
Dans son cachot de la Conciergerie, la plaie de la jambe blessée d’Olympe s’est sérieusement infectée. Fouquier-Tinville accepte de faire transférer la condamnée à la prison pour femmes de la Petite-Force, rue Pavé, dans le quartier du Marais. Elle y rencontre une certaine Stéphanie de Kolly, condamnée à mort mais graciée parce qu’elle est enceinte.
Le lendemain, Olympe se fait recevoir par Fouquier-Tinville : « Mes ennemis, lui dit-elle, n’auront pas la gloire de voir couler mon sang : je suis enceinte, et donnerai à la République un citoyen ou une citoyenne. » Les médecins et les sages-femmes l’examinent et ne peuvent que constater qu’il leur est impossible de prouver sa grossesse. Fouquier-Tinville confirme la sentence. A l’aube du 3 novembre 1793, elle écrit une dernière lettre à Pierre Aubry de Gouges :
« Adieu, mon fils, je ne serai plus quand tu recevras cette lettre ; mais quitte ton état pour venger l’injustice que l’on fait à ta mère et le crime que l’on commet envers elle. Je meurs innocente. On a violé toutes les lois pour la femme la plus vertueuse de son siècle. »
La pluie retarde l’exécution, qui est remise à l’après-midi : « Il est inutile de dire, écrit Philippe Lebas, fils du conventionnel, qu’Olympe de Gouges monta avec courage sur l’échafaud. Le courage de la mort était chose vulgaire dans le temps. »
« Homme, est-tu capable d’être juste ? C’est une femme qui t’en fait la question ; tu ne lui ôteras pas du moins ce droit. Dis-moi ? Qui t’a donné le souverain empire d’opprimer mon sexe ? Ta force ? Tes talents ? Observe le créateur dans sa sagesse ; parcours la nature dans toute sa grandeur, dont tu sembles vouloir te rapprocher, et donne-moi, si tu l’oses, l’exemple de cet empire tyrannique. Remonte aux animaux, consulte les éléments, étudie les végétaux, jette enfin un coup d’œil sur toutes les modifications de la matière organisée ; et rends-toi à l’évidence quand je t’en offre les moyens ; cherche, fouille et distingue, si tu peux, les sexes dans l’administration de la nature. Partout tu les trouveras confondus, partout ils coopèrent avec un ensemble harmonieux à ce chef-d’œuvre immortel. L’homme seul s’est fagoté un principe de cette exception. Bizarre, aveugle, boursouflé de sciences et dégénéré, dans ce siècle de lumières et de sagacité, dans l’ignorance la plus crasse, il veut commander en despote sur un sexe qui a reçu toutes les facultés intellectuelles ; il prétend jouir de la révolution, et réclamer ses droits à l’égalité, pour ne rien dire de plus. »
Olympe de Gouges.
Pour en savoir plus, je vous invite à lire mon "Guillotin, Bienfaiteur de l'Humanité", paru en 2004 chez Pygmalion.

En tête d'article : Robespierre.
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