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Lundi 27 mars 2006

Olympe de Gouges : extrait de mon ouvrage De Jeanne Hachette à Hélène Boucher.

Si vous avez lu les quelques lignes qui précédaient ma mini-biographie de Christine de Pisan, vous savez qu'Olympe de Gouges doit lui succéder sur ce blog. Donc, comme convenu, voici aujourd'hui la vie de cette seconde écrivaine féministe que j'ai choisi d'aborder. Christine et elle demeurent incontestablement les pionnières de la lutte pour les droits de la femme à travers l'écriture. A mon sens (mais vous pouvez contester ma position en me laissant des commentaires), il faudra attendre George Sand, un siècle plus tard, pour retrouver une Christine et une Olympe. A l'étranger, aucune femme ne semble s'être engagée comme elles trois. Au début des années 1900, en Angleterre, Emmelyne Pankurst créa le mouvement des fameuses suffragettes. Elle écrivit de nombreux ouvrages destinés à répandre ses idées dans le monde. Mais elle était avant tout militante avant d'être écrivaine. Christine de Pisan et Olympe de Gouges, elles, ont fait la démarche inverse en utilisant leur succès en littérature pour défendre les droits de la femme. J'ai également écrit une biographie d'Emmelyne Pankurst, mais je crois que mettre le texte en ligne serait hors sujet. Sauf demandes de la part de visiteurs...

Avant de prendre connaissance du texte, je vous invite à consulter la liste des principales oeuvres d'Olympe de Gouges ci-après, et à vous rendre sur le site que je vous conseillais la dernière fois, celui de la SIEFAR, Société Internationale pour l'Étude des Femmes de l'Ancien Régime...

http://www.siefar.org/

PRINCIPALES ŒUVRES D’OLYMPE DE GOUGES :

Mémoire de Madame Valmont, 1784.
Zamore et Mirza ou l’Heureux naufrage, 1784.
Le Mariage inattendu de Chérubin, 1784.
Réminiscences, 1786.
L’Homme généreux, 1786.
Le Philosophe corrigé ou le Cocu supposé, 1787.
Molière chez Ninon ou le Siècle des grands hommes, 1787.
Réflexions sur les hommes nègres, 1788.
Lettre au Peuple ou le projet d’une Caisse patriotique, 1788.
Remarques patriotiques, 1788.
Le Prince philosophe, 1789.
Dialogue allégorique entre la France et la Vérite, 1789.
Projet d’un second théâtre et d’une maternité, 1789.
Le cri du Sage par une femme, 1789.
Avis pressant ou réponse à mes calomniateurs, 1789.
Pour sauver la Patrie, il faut respecter les Trois-Ordres, 1789.
Mes vœux sont remplis ou le don patriotique, 1789.
Discours de l’aveugle aux Français, 1789.
L’Ordre national ou le Comte d’Artois, 1789.
Action héroïque d’une Française ou La France sauvée par les femmes, 1789.
Lettre au représentants de la Nation, 1789.
Le contre poison, 1789.
Départ de Monsieur Necker et de Madame de Gouges, 1790.
Bouquet National, 1790.
Le Couvent ou les Vœux forcés, 1790.
La Nécessité du divorce, 1790.
Le Tombeau de Mirabeau, 1791.
Préface pour les dames ou le portrait des femmes, 1791.
Mirabeau aux Champs-Elysées, 1791.
Observation sur les étrangers, 1791.
Repentir de Madame de Gouges, 1791.
Déclaration des droits de la femme, 1791.
La France sauvée ou le Tyran détrôné, 1792.
Le bon sens français, 1792.
Lettre aux Français, 1792.
Lettre sur la mort de Gouvion, 1792.
Le Cri de l’innocence, 1792.
Les fantômes de l’opinion politique, 1792.
Réponse à la justification de Monsieur Robespierre, 1792.
Pronostic sur Monsieur Robespierre par un animal amphibie, 1792.
Olympe de Gouges, défenseur officieux de Louis Capet, 1792.
En faveur du monstre couronné, 1793.
Avis pressant à la Convention par une vraie républicaine, 1793.
Union, courage, surveillance, et la République est sauvée, 1793.
Testament politique, 1793.
L’Entrée de Dumouriez à Bruxelles ou les Vivandiers, 1793.
Les trois urnes ou le salut de la Patrie, 1793.
Olympe de Gouges au tribunal révolutionnaire, 1793.
Dernière lettre à son fils (1793)
Le Prélat d’autrefois ou Sophie et Saint-Elme (drame publié en 1794)

 « Pensez à moi et souvenez-vous de
        l’action que j’ai menée en faveur des
          femmes ! Je suis certaine que nous
             triompherons un jour ! »

La crue du Tarn a emporté Pierre Gouzes en 1750, puis Louis Yves Aubry, en 1766. Le premier était le père de la petite Marie, alors âgée de deux ans, le second son époux, auquel elle s’était unie à contrecœur l’année précédente, le 24 octobre 1765. En 1752, sa mère, Anne Olympe Mouisset, convole en secondes noces avec un agent de police du nom de Dominique-Raymond Cassaigneau, nom typiquement originaire de cette région de vignobles, si lumineuse, de Montauban, où la petite Marie est naît le 7 mai 1748. A quatre ans, le piètre littérateur et marquis Jean-Jacques Le Franc de Pompignan, dont les vers sont la risée du tout Paris, regagne Montauban à l’annonce de la mort de Pierre Gouzes. La famille du marquis est de longue date étroitement liée à celle des Gouzes, et l’homme a depuis longtemps des visées sur la mère de Marie. En retrouvant sa région, il espère bien obtenir les faveurs de la veuve, qui l’a toujours dédaigné. Pour mieux se rapprocher de la mère, il prend la fille sous sa tutelle et le fait tant savoir que bon nombres, de nos jours, prétendent encore qu’il en est le père naturel. Le mariage d’Anne Olympe avec Cassaigneau a assurément porté un rude coup à cet auto-prétendant. Jusqu’à la fin de ses jours, Marie confiera, et ses Mémoires en font foi, qu’elle lui ressemble. Elle, « elle avait à peine quinze ans, nous assure le chroniqueur montalbanais Mary-Lafon dans sa Ninon 1789, et réalisait avec magnificence l’idéale perfection de la beauté du Midi : des yeux d’où jaillissaient des étincelles, le feu de la pensée et celui de la passion, de superbes cheveux noirs dont les boucles abondantes s’échappaient avec profusion d’un petit bonnet de dentelle, un profil grec et une taille admirablement dessinée par une sylvie de soie rose… Aussi chacun regardait cette belle fille. »
Le père de Marie était simple boucher, mais son grand-père maternel, lui, était un riche commerçant bourgeois. A défaut de précepteur auquel, dans les familles bourgeoises, on confie souvent l’éducation des enfants, Marie Gouzes est envoyée au couvent des Ursulines de Montauban, où elle apprend avec peine les rudiments d’un français qui lui est tout juste familier, la langue qu’elle parle plus volontiers depuis sa plus jeune enfance étant l’occitan.
En 1769, c’est lorsqu’elle rencontre un haut fonctionnaire de la marine lyonnais, Jacques Biétrix de Rozières, que Marie choisit de glisser une particule entre son prénom et son nom. Elle ne veut plus être la dénommée « Veuve Aubry » et prend l’un des prénoms de sa mère : Olympe. Olympe de Gouzes n’est pas la dernière modification qu’elle apporte à son nouveau patronyme. En prenant celui définitif d’Olympe de Gouges, sans doute ignore-t-elle, ou du moins pas encore, qu’une gouge, alors, n’est autre qu’une femme vulgaire et gauloise.
Qu’importe ! c’est avec son « Olympe de Gouges » qu’elle se laisse entraîner à Paris par Biétrix de Rozières, avec son jeune fils Pierre. Elle a vingt ans.
Depuis sa création, la capitale est l’objet de rêves pour les provinciaux. Elle promet un changement de vie, des plaisirs nouveaux, des rencontres insolites. Nous avons vu la famille de Lon ou celle de la tragédienne Rachel s’y installer parce que l’on y mène grand train et qu’elle assure une existence souvent meilleure. Ses universités ont attiré la jeune anglaise Emmeline Pankhurst, le quartier des Marais la courtisane Marion de Lorme. C’est tout d’abord chez sa sœur Jeanne, rue Servandoni, que s’établissent Olympe, son fils et Biétrix de Rozières dès leur arrivée. Quelque temps plus tard, ils s’installent proche du Palais-Royal, dans une rue dont le nom ne nous est pas précisée. De même, rien ne nous assure que Jacques Biétrix vit avec elle. Ce qui reste certain est que le pygmalion est toujours à ses côtés lorsqu’elle en a besoin. Car il s’agit bien d’un pygmalion, qui paye les dettes d’Olympe lorsque celle-ci a passé sa nuit à jouer dans l’un des nombreux tripots du Palais-Royal, dépense, apparemment sans compter, pour entretenir le petit Pierre ou sa mère elle-même, qui ne manque pas des plus beaux bijoux ou autres objets de valeurs dont regorge Paris.

Le Palais-Royal est essentiellement le rendez-vous des bourgeois et des aristocrates, qui arpentent les galeries rythmées de boutiques de parfumeurs, chapeliers, drapiers, orfèvres, joailliers, vendeurs d’objets d’art. On traverse les jardins et, au passage, on jette des pièces de monnaie dans la sébile d’un montreur d’ours ou d’une diseuse de bonne aventure. Les hommes s’assoient à la terrasse d’un café ou d’un glacier, souvent avant d’aller retrouver une galante qui fait commerce de ses charmes non loin de là. Le Palais-Royal est le centre de gravité du monde des affaires, mais avant tout un lieu de divertissements et celui des plaisirs les plus audacieux qui ne semble pas indifférent à Olympe, si l’on en juge par un article du journal La Correspondance, de Grimm : « Née avec une jolie figure, son unique patrimoine, elle n’était depuis longtemps connue à Paris que par les faveurs dont elle comblait ses concitoyens », par l’affirmation de Restif de la Bretonne, qui l’inscrit dans sa « Liste des prostituées de Paris », ou encore par celle de Charles Monselet, qui lui prête des caprices de « bacchante affolée. » N’en déplaise à Jacques Biétrix, qui aurait voulu la voir se remarier… avec lui. L’homme n’est plus l’idole d’Olympe mais elle entretiendra cependant une relation maritale de vingt ans. La vie de la jeune femme ressemble à celle de Ninon de Lenclos. Elle est une courtisane. Ses prétendants sont nombreux et ses galants l’entretiennent, comme si les cadeaux de Jacques ne lui suffisaient pas. Elle fréquente les salons, à la recherche de libertins mais aussi de grands esprits littéraires : « Elle avait des vapeurs, écrit le comédien Abraham Fleury, lorsque, dans le monde, elle ne se voyait pas environnée d’auteurs et d’académiciens. »
D’auteurs et d’académiciens, Paris n’en manque pas. Les Condillac, Jaucourt, Diderot, Beaumarchais, Voltaire, Rousseau font partie des plus grandes plumes du temps. Leurs écrits sont au centre des soirées littéraires auxquelles assiste Olympe. Elle s’éprend particulièrement des idées de Rousseau, qui recherche le secret d’un « bonheur naturel ». Peut-être comme elle. Pourtant, à l’inverse du philosophe souffrant de solitude, Olympe est aimée de tous, adulée de bon nombres, a les plus jolis yeux de la capitale. Son accent languedocien enchante les oreilles, elle est riche et les portes des plus célèbres hôtels s’ouvrent devant elle. L’aristocratie française lui a réservé le meilleur des accueils à son arrivée. Le duc de Richelieu lui a même présenté ses hommages.

A la mort du roi elle a vingt-six ans. Nous sommes alors en 1774. Olympe ne s’intéresse à la politique qu’avec détachement. Elle ignore alors que le règne du nouveau souverain, Louis XVI, lui donnera goût aux revendications. Pour le moment, ses fréquentations parisiennes lui permettent de combler les lacunes accumulées autrefois au couvent des Ursulines. Cependant son orthographe reste plus qu’incertaine et la contraint à dicter ses lettres.
Les médiocres débuts de Louis XVI ne laissent pas encore présager la révolution que nous connaissons. Tant de rois auxquels il succède se sont montrés si incapables dès leur accession au trône ! Manifestement mal entouré, s’en remettant aux avis incertains du comte de Maurepas et de Turgot, le nouveau roi entame une politique velléitaire qui aboutit à une série de troubles. Olympe prête attention aux écrits d’une certaine Manon Philipon, la future et célèbre girondine Madame Roland, que ce désordre politique et social inspire. Elle est l’auteur de Comment l’éducation des femmes pourrait contribuer à rendre les hommes meilleurs : « [Les femmes] ne peuvent agir ouvertement, estime-t-elle, que lorsque les Français auront tous mérité le nom d’hommes libres. »
Manon Philipon n’est pas à proprement parler un écrivain, une « autrice », comme aurait dit Madame Beaumer, son amie à présent décédée et directrice de la revue le Journal des Dames, qui, lutteuse acharnée pour l’émancipation des femmes, s’obstinait à vouloir féminiser tous les noms masculins. Olympe, en revanche, ayant reçu une impression profonde de l’étude des ouvrages des auteurs contemporains, commence une carrière d’écrivain peu avant 1784.
Avant cela, et pendant quelques années, elle jouit de sa trentaine, poursuit sans doute une existence libertine au Palais-Royal, jouit, en bonne épicurienne, des plaisirs de la vie, se rend au théâtre, à l’opéra, occupe ses heures perdues à dépenser son argent en toilettes, se laisse inviter aux réceptions. Jusqu’à ce que amies, ses amants, les beaux esprits rencontrés dans les salons, la délaissent peu à peu, Jacques Biétrix le premier, dont elle ne reçoit que peu de nouvelles, tout en l’ayant pour amant.
L’année 1778 voit la disparition de Rousseau, dont la difficile adolescence a toujours ému Olympe, et celle de Voltaire, deux grands esprits de ce siècle des lumières, deux grands noms qui, depuis des années, n’ont cessé de retentir dans les salons littéraires du Palais-Royal. Olympe en sait quelque chose. En cette même année 1778, Olympe, presque seule et sans fréquentations, quitte le quartier déjà déserté par ses principales relations pour s’établir rue Poissonnière. Elle y reçoit bientôt de nombreuses personnalités : le naturaliste Daubenton et les écrivains Rivarol, Marmontel ou Louis-Sébastien Mercier, ancien professeur de rhétorique au Collège de Bordeaux. Depuis l’échec de ses héroïdes auprès du public, Mercier est un ardent adversaire de la poésie.  Aussi, lorsqu’il entreprend d’encourager Olympe à écrire, lui recommande-t-il de composer des pièces de théâtre ou des essais. Et Mercier n’est pas un novice en littérature puisqu’il a débuté sa carrière à l’âge de vingt ans, en 1760. Pour vivre, Mercier fait à présent des traductions, écrit des drames imités de l’anglais et de l’allemand, et quelques romans et essais médiocres, même si on attribue à ce littérateur, qui par plus d’un côté tient de Diderot, un excellent tout autant qu’insolite Essai sur l’art dramatique. Naturellement, son étroite liaison amicale avec la belle Occitane fait des gorges chaudes parmi ses amis journalistes qui, peut-être à juste titre, veulent bien voir une aventure amoureuse entre Olympe et lui.
Toujours est-il qu’Olympe, sous l’impulsion de Mercier, se met à étudier, et bientôt avec une sincère passion. Son esprit précoce, ardent aux lectures, la pousse à dévorer, sans suite et sans méthode, les livres les plus disparates que Mercier lui apporte presque quotidiennement. Elle cherche même un aliment à son énergie intellectuelle dans l’étude des pièces de théâtre. Rapidement, suivant les conseils obstinés de Mercier, elle se met à écrire de petits textes.
Mercier, dans sa demeure située près des halles, poursuit ses travaux littéraires, de plus en plus intensément, au point qu’en 1781, il fait paraître les deux premiers volumes de son prolixe Tableau de Paris, où il inquiète plusieurs de ses confrères écrivains. Le préfet de police Lenoir reçoit une plainte des intéressés. Mercier préfère alors partir se fixer en Suisse, à Neuchâtel, où il entre en relation avec le théologien Johann Lavater et achève son Tableau de Paris, qu’il porte à douze volumes.

Olympe, à Paris, encouragée autant par ses lectures que par ses écrits et que par les conseils de Mercier, signe, en 1784, un premier véritable ouvrage, un roman autobiographique, Mémoires de Madame Valmont, suivi surtout d’une pièce de théâtre intitulée Zamore et Mirza ou l’Heureux naufrage, qui porte sur l’esclavage des Noirs : « Comment s’opéra la transformation de la femme galante en femme de lettres ? se demande Edouard Forestié. Il est certain que la femme a une extrême facilité d’assimilation et que l’histoire fournit maints exemples de semblables métamorphoses. » - « Quand elle commença à entrer dans la période de trente ans, ajoute Charles Monselet, Olympe de Gouges se demanda comment elle allait faire pour prolonger cette existence sonore. Ce fut alors que le Démon des Lettres s’offrit à elle sous des couleurs séduisantes et faciles et qu’elle entreprit de devenir la Sappho de son siècle. »
Son beau-père Dominique-Raymond Cassaigneau ne trouve pas bien à son goût la carrière littéraire qu’elle entreprend. Il lui écrit :

« Ne vous attendez pas, Madame, à me trouver raisonnable sur cet objet. Si les personnes de votre sexe deviennent conséquentes et profondes dans leurs ouvrages, que deviendrons-nous, nous autres hommes, aujourd’hui si superficiels et si légers ? Adieu la supériorité dont nous étions si orgueilleux. Les dames nous feront la loi. Cette révolution serait dangereuse. Ainsi je dois désirer que les Dames ne prennent point le bonnet de Docteur mais qu’elles conservent leur frivolité même dans leurs écrits. Tant qu’elles n’auront pas le sens commun, elles seront adorables. Nos savantes de Molière sont des modèles de ridicule. Celles qui suivent aujourd’hui leurs traces sont les fléaux des sociétés. Les femmes peuvent écrire mais il leur est défendu, pour le bonheur du monde, de s’y livrer avec prétention. »

Pour répondre aux nombreux reproches de la sorte qui lui seront adressés plus tard, Olympe écrit :

« La littérature est une passion qui porte jusqu’au délire. Cette passion m’a constamment occupée pendant dix années de ma vie. Elle a ses inquiétudes, ses alarmes, ses tourments, comme l’amour. Mais il m’a pris fantaisie de faire fortune, je veux la faire et la ferai. Je la ferai en dépit des envieux, de la critique et du sort même… L’activité de dix secrétaires ne suffirait pas à la fécondité de mon imagination. »

Cette année 1784 est aussi celle où elle rencontre la marquise de Montesson, épouse du duc d’Orléans, arrière-petit-fils du régent. Ce dernier, qui n’est autre que le futur Philippe-Egalité, nomme Pierre Aubry, le fils d’Olympe, ingénieur de la province de Champagne. Pour couper court aux rumeurs d’une liaison amoureuse entre elle et le duc, Olympe prétend qu’elle a en fait acheté la charge offerte à son fils. Quant à la marquise de Montesson, elle intervient auprès des comédiens du Théâtre-Français pour que Zamore et Mirza soit lu en comité. Et c’est l’un des plus célèbres Britannicus de la Comédie-Française, François-René Molé, qui se charge de la soumettre aux comédiens. La représentation de la pièce est timidement votée. Le thème de l’esclavage, dont Olympe demande farouchement l’abolition, et à une époque où le commerce du bois d’ébène est l’un des plus fructueux en France, embarrasse de nombreux pensionnaires du Français. Ces derniers font pression, et non vainement, sur les membres du comité afin qu’ils reviennent sur leur décision. Beaumarchais, sans le vouloir, mais à son grand bonheur, contribue au refus de Zamore et Mirza. En effet, Olympe a écrit entre-temps Le Mariage Inattendu de Chérubin, une suite un peu trop flagrante du Mariage de Figaro. En dépit de l’accueil favorable des critiques après la représentation de la pièce à la Comédie-Italienne, Beaumarchais menace Olympe d’un procès et se dépense sans compter pour la faire interdire. Sans succès. Les pensionnaires du Théâtre-Français, fidèles et fervents interprètes du maître, n’ont pu se ranger à ses côtés lors de ses démarches. Avec Zamore et Mirza, ils ont bien compris qu’ils tenaient leur revanche.

Désormais s’engage une sorte de lutte à mort entre Olympe et la Comédie-Française. Quelques années plus tôt déjà, Louis-Sébastien Mercier, Olympe s’en souvient,  avait pris à partie les acteurs de la Comédie-Française, qui refusaient de jouer ses drames. Mercier leur avait intenté un procès, qui n’avait pas abouti, et fait représenter ses pièces en province, avant d’être enfin jouées à Paris par les comédiens de la Comédie-Italienne.
Le plus déclaré des partisans de la nouvelle dramaturge reste Molé. Olympe achève, en 1785, Le Fou par amour, qu’elle destine à la Comédie-Italienne. Molé la supplie d’insister auprès du comité du Théâtre-Français afin que le comité vote sa représentation. Il promet de faire tout ce qui est en son pouvoir pour l’aider. Mais Molé est chahuté par ses confrères et n’obtient pas gain de cause. Il annonce le refus de sa pièce à Olympe, qui rentre en une colère folle. Elle fait tant d’éclats qu’elle est menacée d’être embastillée. Elle cherche l’appui des plus grands auteurs parisiens. Mais de toute évidence, ceux-ci ont reçu des consignes de Beaumarchais, et, comme le père de Figaro, refusent de la recevoir.
« On ne m’a rien appris, née dans un pays où on parle mal le français, je fais trophée de mon ignorance. » Olympe, qui n’a reçu qu’une instruction rudimentaire au couvent des Ursulines de Montauban, qui ne cachait pas son manque de connaissances à son entourage lorsqu’elle fréquentait les salons du Palais-Royal, qui devait dicter ses lettres il y a encore quelques années à des écrivains publics, Olympe enchaîne pièces sur pièces. En 1786, alors qu’elle vient de déménager place de l’Odéon, elle compte déjà six œuvres à son actif : Mémoires de Madame Valmont, Zamore et Mirza ou l’Heureux naufrage, Le mariage inattendu de Chérubin, Lettre à la Comédie-Française, Réminiscences, L’Homme généreux, et s’apprête à faire publier Le Philosophe corrigé ou le Cocu supposé et Molière chez Ninon. Pendant tout se temps, elle s’entête à vouloir faire représenter Zamore et Mirza par la Comédie-Française. Mais le comité s’entête à écarter la pièce. Il faudra patienter jusqu’à la consécration du grand Talma pour la voir jouer au Français, sous le titre de L’Esclavage des Nègres, avec Talma, précisément, dans le rôle de Zamore. Est-ce par profonde amertume qu’Olympe, en attendant, avoue publiquement, en préambule du Philosophe corrigé ? :

« Je n’ai pas l’avantage d’être instruite ; et, comme je l’ai déjà dit, je ne sais rien. Je ne prendrai donc point le titre d’auteur, quoique je me sois déjà annoncée au public par deux pièces de théâtre qu’il a bien voulu accueillir. Aussi, ne pouvant imiter mes confrères, ni par les talents, ni par l’orgueil, j’écoutai la voix de la modestie qui me convient à tous égards… Je touche au moment terrible où l’écrivain le plus prévenu de son mérite frémit à l’approche du jour qui doit décider de sa honte ou de sa gloire. Ô préjugé atroce, dont le plus honnête homme est fêté, chéri, considéré, si son ouvrage a du succès. Le plus honnête qui échoue éprouve une espèce de déshonneur, un tel ridicule, que ses amis mêmes l’abandonnent. Voilà le sort de ceux qui courent la carrière du théâtre ; m’y voilà moi-même montée avec autant de rapidité que j’en descendrai peut-être. »

Elle ajoute, faisant allusion à Zamore et Mirza :

« J’espère beaucoup des honnêtes gens et peut-être triompherai-je de la cabale odieuse qui s’élève contre moi. »

En 1788, Brissot, Clavière et Mirabeau fondent la Société des Amis des Noirs, dont la plupart des adhérents sont des membres de l’Assemblée constituante. Il s’agit d’établir une doctrine anti-esclavagiste et abolitionniste, de lutter pour l’égalité politique et sociale des mulâtres. En réaction, les colons français des Antilles forment un parti colonial autour du « Club Massiac ». Après l’insurrection de Saint-Domingue, en 1790, l’abbé Grégoire deviendra le principal ennemi de ceux que l’on appelle « Les grands Blancs », et, avec le savant Condorcet, sera le grand animateur de la société. Parmi les adhérents, confirmant sa volonté de combattre l’esclavage exprimée dans Zamore et Mirza, on trouve Olympe, qui écrit, dans Réflexions sur les hommes nègres : « Je vis clairement que c’était la force et le préjugé qui les avaient condamnés à cet horrible esclavage, que la nature n’y avait aucune part et que l’injuste et puissant intérêt des blancs avait tout fait. »
Son tempérament qui la pousse à prendre la défense des opprimés et des plus faibles la rend sensible aux misères qui s’abattent sur le peuple, en cette période d’accroissement des prix et des sans-travail et de la multiplication des nombreux signes avant-coureurs d’une commotion. En ville comme à la campagne, on parle de révolte. L’Etat est menacé de paralysie et la société d’éclatement. Le faible roi, véritable otage des privilégiés, se laisse porter par les événements et par son indolence. Pour Olympe, cela est l’évidence : Louis XVI est la victime des parlements. Ceux-ci désirent le contrôler pour l’empêcher d’imposer les solutions qui pourraient assurer la survie du régime. Le 6 novembre, Olympe fait publier son premier pamphlet par Le Journal Général de France : « Ce déficit qui discrédite la France, y écrit-elle, a pris naissance sous le règne le plus fastueux et le plus florissant, il s’est augmenté sous Louis XV, Louis XVI n’a pu parer la catastrophe qui s’est manifestée avec l’éclat le plus terrible. Ses prédécesseurs avaient fait le mal, les uns sans le savoir, les autres volontairement ; et lui, plus malheureux roi que ses ancêtres, devient-il responsable de leurs erreurs ? » Elle propose et obtient de l’Assemblée constituante un impôt volontaire versé par les citoyens, puis se tourne vers l’urgence humanitaire, sollicitant particulièrement des centres d’accueil et de soins pour les pauvres et les vieillards : « Elle demande également, écrit Sophie Mousset, et cette vengeance personnelle ne peut manquer de faire sourire, que l’on s’empare de la moitié des profits des comédiens, afin de diminuer la dette nationale… Nous observons ici le travers le plus regrettable et le plus fréquent d’Olympe de Gouges : elle ne sait pas faire de distinction entre sa vie privée et des considérations d’ordre général. »
Le 15 décembre, elle publie son second pamphlet, Remarques patriotiques, dans lequel elle dénonce les abus de la noblesse. Elle parle de la nécessité de mettre en place une réforme agraire et évoque la nécessité de créer des impôts sur les signes extérieurs de richesse.
L’année suivante est sans doute, à ce jour, le point culminant de l’Histoire de France. La Révolution de 1789 est rythmée de faits les plus mémorables des temps modernes, faits mémorables qui intéressent de près l’humanité entière. Une France nouvelle va naître au milieu des pires orages. En mai, les trois premiers volumes des œuvres d’Olympe sont publiés. Le premier et le deuxième tome sont dédiés au duc Philippe d’Orléans : « Vous me fîtes la grâce de me promettre une place pour mon fils […] Les émoluments considérables que vous partagez entre les littérateurs me garantissent que vous montrerez du moins votre estime à une femme qui s’en est remise à l’art littéraire. » Le duc est député aux Etats-Généraux, qui se sont ouverts le 5 à Versailles, pour la première fois depuis 1614.
Après la prise de la Bastille, Olympe s’installe à Versailles, boulevard du roi, afin de mieux suivre les événements. A l’heure où les journaux révolutionnaires font leur apparition en profusion, elle envisage de créer le sien, L’Impatient, qui ne verra jamais le jour. C’est alors dans d’autres quotidiens ou hebdomadaires qu’elle poursuit ses publications. Elle écrit Le Cri du sage par une femme, où elle supplie la noblesse de contribuer à une entente nationale. Mais surtout, c’est dans ce même texte qu’elle s’adresse pour la première fois directement aux femmes. Il s’agit d’une totale innovation, l’un des traits caractéristiques de sa révolution à elle :

« Ô sexe tout à la fois séduisant et perfide ! Ô sexe tout à la fois faible et tout-puissant ! Ô sexe à la fin trompeur et trompé ! Ô vous qui avez égaré les hommes qui vous punissent aujourd’hui de cet égarement par le mépris qu’ils font de vos charmes, de vos attaques et de vos nouveaux efforts ! Quelle est actuellement votre consistance ? »

La censure royale ne l’inquiète pas lorsque, prise à présent d’une véritable fougue et passion politique, elle rédige pamphlets sur pamphlets, déclarations sur déclarations, projets de lois sur projets de lois. La cour, qui n’oublie pas son passé de courtisane, se contente de lui recommander avec ironie d’aller retrouver ses anciens galants et de faire l’amour plutôt que de publier des écrits jugés naïfs. Elle fait en revanche l’admiration de Mercier, rentré de Suisse à l’annonce du début des événements en France, de Condorcet, de Sieyès ou même de Necker, directeur général des Finances du roi. Elle a le soutien de Mirabeau, qui lit son Prince philosophe : « Ah ! s’y écrie-t-elle, si les femmes veulent seconder mes désirs, je veux que, dans les siècles futurs, on place leur nom au rang des plus grands hommes… », et son Discours de l’aveugle aux Français : « Que la Nation ne travaille qu’à remédier à des maux qui empirent tous les jours. Le commerce anéanti, la justice mal rendue, l’ouvrier sans travail, le pauvre sans aumônes, le riche sans humanité, le marchand voleur ou volé, le royaume dévasté de grains, le désordre général et une misère profonde : voilà, je pense, des maux suffisants, qui devraient fixer l’attention des états généraux. »
Ces maux dont elle parle lui deviennent si insupportables qu’après avoir pris la défense du roi, elle lui demande à présent d’abdiquer en faveur du duc d’Orléans. Les démocrates, indignés, la menacent et surveillent ses moindres faits et gestes. Ils viennent même un jour forcer sa porte et lui proférer des injures. Elle est soupçonnée « d’avoir attisé les revendications du peuple », et, chose primordiale, n’a désormais plus les journaux de son côté. Pour se libérer de la frayeur qui l’a saisit, elle choisit, en dépit de ses affirmations antérieures, de mettre en évidence qu’elle n’est pas partisan du duc. Pour cela elle rédige un sévère Motion à Monseigneur le duc d’Orléans. En représailles, le duc retire à Pierre Aubry, le fils d’Olympe, le poste d’ingénieur de la province de Champagne dont il l’avait gratifié à une époque où sa mère avait besoin de « Monseigneur ».
Ce revirement d’opinion laisse l’entourage même d’Olympe dubitatif à son sujet : « Les uns, déclare-t-elle, veulent que je sois aristocrate ; les aristocrates prétendent que je suis démocrate. » En réalité, la seule véritable raison de son engagement politique est son souci d’obtenir l’émancipation des femmes. C’est désormais son unique dessein. Elle a trop souvent observé l’incapacité des hommes, comme l’indique le titre seul de sa brochure Action héroïque d’une Française ou la France sauvée par les femmes. Pour se démarquer des principaux courants politiques, elle se dit modérée, subtil moyen de faire savoir qu’à présent les affaires des hommes, qui s’opposent à travers des actions souvent trop extrémistes à son goût, ne la concernent pas et que l’une des ses seules préoccupations devient la victoire sociale des femmes. Comme quelques semaines plus tôt avec son Séance royale, elle distribue des exemplaires de sa nouvelle brochure dans les rues de Versailles. Elle en appelle à la générosité des femmes qui doivent montrer l’exemple en participant à l’impôt volontaire dont elle est à l’origine. Elle-même offre la moitié des recettes de l’Esclavage des Nègres, anciennement Zamore et Mirza, que la Comédie-Française, bientôt renommée « Théâtre de la République », a enfin intégré à son répertoire, sous l’impulsion de Talma, qui fut autrefois comédien du roi avant d’être aujourd’hui celui de la Révolution.

La date du 26 août 1789 marque un tournant dans l’histoire de la Révolution française. Le texte solennel de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen est voté par l’Assemblée nationale constituante. Il sera placé en tête de la Constitution française de 1791. Les modérés, dont fait partie Olympe, ont amplement contribué à l’établissement de ce texte historique. Mais à aucun moment, cette assistance masculine ne s’en est remis à l’opinion des femmes. Cette société qui semble n’être composée que d’hommes exaspère Olympe à outrance. Au lendemain du vote, elle médite d’écrire ce qui serait la Déclaration des Droits de la Femme et de la Citoyenne, calquée sur celle des Droits de l’Homme. Ce sont des femmes, et exclusivement des femmes, qui parlent de marcher sur Versailles pour aller demander elles-mêmes du pain au roi. Alors que le 30 août précédent, les hommes ont échoué dans le même projet, les 5 et 6 octobre, elles marchent sur Versailles et ramènent de force le roi à Paris. Sans doute l’événement conforte-t-il Olympe dans sa détermination de rédiger la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne. Mais son texte reste pour le moment en état de projet.
Lorsque le 2 novembre 1789, les biens du clergé sont nationalisés, puis le 13 février 1790, après une séance plus que mouvementée, les vœux monastiques sont interdits et les congrégations régulières supprimées, Olympe comprend que ces hommes de l’Assemblée, qui veulent décider de tout, enfreignent ni plus ni moins les articles 10 et 17 de la Déclaration des droits de l’homme : « Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, mêmes religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public établi par la loi. » - « La propriété étant un droit inviolable et sacré, nul ne peut en être privé, si ce n’est lorsque la nécessité publique, légalement constatée, l’exige évidemment, et sous la condition d’une juste et préalable indemnité. » Tout comme elle avait évoqué le départ de Necker dans Départ de Monsieur Necker et Madame de Gouges, Olympe répond ironiquement aux transgresseurs de loi par Les Vœux volontaires, pièce satirique où une religieuse est contrainte de prononcer ses vœux.

Olympe abandonne sa demeure de Versailles pour s’établir cette fois à Auteuil, où elle reçoit fréquemment Sophie de Grouchy, épouse du marquis de Condorcet. Le savant se montre favorable au vote des femmes. Il est même le seul féministe homme de la Révolution. Dans Sur l’admission des femmes au droit de cité, de juillet 1790, il apporte à la cause féminine tout le poids de son intelligence et de sa notoriété. Il sait que l’on ne peut défendre des droits naturels si ce n’est au nom de tous. Il déclare que si la loi ne veut pas commettre une profonde injustice, elle doit reconnaître aux femmes la citoyenneté et, par conséquent, le droit de vote : « Ou aucun individu de l’espèce humaine n’a de véritables droits ou tous ont les mêmes. Et celui qui vote contre les droits d’un autre, quels que soient sa religion, sa couleur ou son sexe, a déjà abjuré les siens. »
Il sait qu’Olympe a fait des émules. Une certaine Madame de Vuignerias écrit à l’Assemblée pour demander que son sexe ne soit plus condamné à une perpétuelle inaction. Puisque les principes de 1789 ont proclamé l’égalité du genre humain, pourquoi les femmes n’auraient-elles pas le droit, elles aussi, de prendre les armes et de défendre leur patrie si elle est en danger ? : « Depuis le sceptre jusqu’à la houlette, écrit-elle, pourquoi les femmes, nées pour répandre des fleurs sur la vie privée de l’homme, ne reçoivent-elles de lui en récompense que des fers, des tourments et des injustices ? » Elle propose que des mesures soient prises pour améliorer profondément leur condition et en particulier que les filles sans dot ne soient plus condamnées au célibat, que des métiers lucratifs, jusque-là réservés aux hommes, soient enfin accessibles aux femmes, que les religieuses sans vocation puissent aisément rompre leurs vœux et que les couvents soient même supprimés : « C’est au nom de tout mon sexe, qui ne me désavouera pas, que j’en appelle, messieurs, au tribunal de la raison. »
Les femmes qui rejoignent le combat d’Olympe sont de plus en plus nombreuses. Elles expriment çà et là une volonté collective où la prise de conscience de leurs problèmes spécifiques va de pair avec leur désir d’appartenir, comme les hommes, à la nouvelle société politique. Entre autres Etta Palm d’Aelders, « la Hollandaise distinguée », selon le mot de Jules Michelet, Cécile Renaud, Henriette Cochet ou Pauline Léon, nous en voulons pour preuve Théroigne de Méricourt. Cette jeune femme issue d’une famille de paysans propriétaires s’est reconvertie dans la cause révolutionnaire. Avec Gilbert Romme, futur inventeur du calendrier républicain et le médecin Lanthenas, elle fonde le club des Amis de la loi, dont le dessein est de réformer les mœurs du peuple et de lui donner une instruction politique. Elle est convaincue qu’il ne peut y avoir de révolution durable sans une véritable éducation des masses. Olympe l’a rencontrée en janvier dernier au Club de la Révolution, installé au Panthéon. Robespierre, Condorcet, Guillotin, Mirabeau sont ses amis. Les deux femmes se sont à maintes reprises retrouvées dans le salon où Théroigne reçoit politiciens et hommes de lettres.
Nous en voulons également pour preuve Claire Lacombe, la « furie de Versailles », qui a quitté sa carrière de comédienne pour se mêler aux mouvements populaires. Le sabre à la main, elle figurait dans le cortège qui ramenait de Versailles, le 6 octobre 1789, « le boulanger, la boulangère et le petit mitron. » Le 10 août 1792, elle sera au premier rang des combattants et se montrera si courageuse qu’une couronne civique lui sera décernée par les fédérés : « Elle se montra, dit un chroniqueur, plus énergique que les hommes eux-mêmes, et quels hommes ! » 
Au contact de toutes ces femmes qui se jettent à corps perdu dans le combat pour les libertés, Olympe prend conscience que sa Déclaration des Droits de la Femme aura décidément un sens. Dans la nuit du 20 au 21 juin 1791, c’est « la fuite à Varennes », fuite qui condamne Louis XVI. Olympe, provocation, inconscience ou héroïsme à l’heure où il ne fait pas bon afficher son royalisme, évoque à nouveau son affectueuse sympathie pour le roi persécuté. Elle ne craint plus les démons révolutionnaires qui tentèrent de la supprimer véritablement, avant qu’elle ne se sente contrainte de se repentir. L’émancipation de la femme est bien sa plus forte raison de vivre. Elle peut élaborer pour de bon la Déclaration des Droits de la Femme. En septembre 1791, le célèbre texte est achevé, « un texte admirable, écrit Elisabeth Roudinesco, qui fait date dans les annales du féminisme originel. A l’article 10, elle écrit cette phrase étonnante et prophétique : Une femme a le droit de monter à l’échafaud, elle doit avoir également celui de monter à la tribune. » En octobre, lorsque l’Assemblée constituante produit une Constitution qui exclut les femmes des droits de cité, Olympe n’hésite pas à le rendre public. Elle l’envoie d’abord à la reine Marie-Antoinette, à laquelle elle le dédie : « Cette Révolution, lui écrit-elle, ne s’opérera que quand toutes les femmes seront pénétrées de leur déplorable sort et des droits qu’elles ont perdus dans la société. Soutenez, Madame, une si belle cause ; défendez ce sexe malheureux et vous aurez bientôt pour vous une moitié du royaume et le tiers au moins de l’autre. »

DÉCLARATION DES DROITS DE LA FEMME ET DE LA CITOYENNE

A décréter par l’Assemblée nationale dans ses dernières séances ou dans celle de la prochaine législature.

PRÉAMBULE

Les mères, les filles, les sœurs, représentantes de la nation, demandent d’être constituées en assemblée nationale. Considérant que l’ignorance, l’oubli ou le mépris des droits de la femme, sont les seules causes des malheurs publics et de la corruption des gouvernements, ont résolu d’exposer dans une déclaration solennelle, les droits naturels inaliénables et sacrés de la femme, afin que cette déclaration, constamment présente à tous les membres du corps social, leur rappelle sans cesse leurs devoirs, afin que les actes du pouvoir des femmes, et ceux du pouvoir des hommes pouvant être à chaque instant comparés avec le but de toute institution politique, en soient plus respectés, afin que les réclamations des citoyennes, fondées désormais sur des principes simples et incontestables, tournent toujours au maintien de la constitution, des bonnes mœurs, et au bonheur de tous.
En conséquence, le sexe supérieur en beauté comme en courage, dans les souffrances maternelles, reconnaît et déclare, en présence et sous les auspices de l’Etre suprême, les Droits suivants de la Femme et de la Citoyenne.

ARTICLE PREMIER.

La Femme naît libre et demeure égale à l’homme en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune.

ARTICLE II.

Le but de toute association politique est la imprescriptible de la Femme et de l’Homme : ces droits sont la liberté, la propriété, la sûreté, et surtout la résistance à l’oppression.

ARTICLE III.

Le principe de toute souveraineté réside essentiellement dans la Nation, qui n’est que la réunion de la Femme et de l’Homme : nul corps, nul individu, ne peut exercer d’autorité qui n’en émane expressément.

ARTICLE IV.

La liberté et la justice consistent à rendre tout ce qui appartient à autrui ; ainsi l’exercice des droits naturels de la femme n’a de bornes que la tyrannie perpétuelle que l’homme lui oppose ; ces bornes doivent être réformées par les lois de la nature et de la raison.

[...]

POSTAMBULE.

Femme, réveille-toi ; le tocsin de la raison se fait entendre dans tout l’univers ; reconnais tes droits. Le puissant empire de la nature n’est plus environné de préjugés, de fanatisme, de superstition et de mensonges. Le flambeau de la vérité a dissipé tous les nuages de la sottise et de l’usurpation. L’homme esclave a multiplié ses forces, a eu besoin de recourir aux tiennes pour briser ses fers. Devenu libre, il est devenu injuste envers sa compagne. Ô femmes ! Femmes, quand cesserez-vous d’être aveugles ? Quels sont les avantages que vous avez recueillis dans la révolution ? Un mépris plus marqué, un dédain plus signalé. Dans les siècles de corruption vous n’avez régné que sur la faiblesse des hommes. Votre empire est détruit ; que vous reste t-il donc ? La conviction des injustices de l’homme. La réclamation de votre patrimoine, fondée sur les sages décrets de la nature ; qu’auriez-vous à redouter pour une si belle entreprise ? Le bon mot du Législateur des noces de Cana ? Craignez-vous que nos Législateurs français, correcteurs de cette morale, longtemps accrochée aux branches de la politique, mais qui n’est plus de saison, ne vous répètent : femmes, qu’y a-t-il de commun entre vous et nous ? Tout, auriez-vous à répondre. S’ils s’obstinent, dans leur faiblesse, à mettre cette inconséquence en contradiction avec leurs principes, opposez courageusement la force de la raison aux vaines prétentions de supériorité ; réunissez-vous sous les étendards de la philosophie ; déployez toute l’énergie de votre caractère, et vous verrez bientôt ces orgueilleux, non serviles adorateurs rampants à vos pieds, mais fiers de partager avec vous les trésors de l’Etre Suprême. Quelles que soient les barrières que l’on vous oppose, il est en votre pouvoir de les affranchir ; vous n’avez qu’à le vouloir […]

FIN DE LA PREMIERE PARTIE...

Ci-dessous : Marat. En tête d'article : Robespierre.


publié dans : TEXTES INÉDITS
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