L’écrivain et journaliste Eugène de Mirecourt est l’auteur de plus de cent romans, nouvelles et pièces de théâtre. Il fut
surtout connu pour ses écrits satiriques dans lesquels il excellait et qui lui attirèrent l’inimitié des plus grandes réputations de son siècle. On lui doit notamment Les Contemporains,
où il ridiculise sans vergogne et à tour de bras ses confrères les plus illustres. Mais son « chef-d’œuvre », le seul sans doute de tous ses textes à ne pas avoir aujourd’hui sombré dans l’oubli,
s’intitule Fabrique de Romans : Maison Alexandre Dumas et Compagnie. Publié en 1845, il s’agit d’un pamphlet contre Alexandre Dumas, dont il cherche à prouver les nombreux plagiats et
l’existence de collaborateurs à foison qui lui écrivirent – chacun le sait – la plupart de ses 250 romans. Relativement au célèbre Auguste Maquet, véritable créateur des Trois
mousquetaires ou du Chevalier de Maison-Rouge, voici ce qu’il écrit, après avoir expliqué qu’un certain M. Brunswick est l’auteur de Une conspiration sous le régent : « Il
prie M. Maquet de lui prêter un livre en guise de chapeau. Ce livre, il le met au mortier, le coupe en cinq actes, verse par dessus l’esprit de M. Brunswick, jette le tout dans un moule et en
retire... un autre livre ! »
Un peu plus loin, Mirecourt nous dévoile l’une des recettes de Dumas : « Un bouquiniste de Florence vendit un jour à notre homme un certain manuscrit
tudesque, très déchiffrable. Madame Dumas, qui accompagnait son époux et qui possède parfaitement la langue anglaise, venait de lire ces mots sur le premier feuillet du manuscrit : Contes inédits
d’Hoffmann. Quelle belle fortune ! On câlina si bien Madame Dumas qu’elle se dépêcha de traduire. Son heureux époux mit les virgules, corrigea quelques petites fautes d’orthographe, et les Contes
inédits d’Hoffmann font aujourd’hui partie des œuvres complètes du romancier français. »
Ce pamphlet de 65 pages s’achève par cette conclusion : « Nous vous avons montré débutant dans la carrière par l’apologie du plagiat. Nous avons ouvert la porte de votre manufacture ; nous avons
fait voir tous vos ouvriers, tous vos commis, tous ceux qui vous fabriquent la gloire ; tous ceux dont les lâches travaux remplissent le coffre-fort, pourvoient à la dépense, enflent le budget.
Votre avidité sans bornes n’est plus un mystère. »
Alexandre Dumas fit un procès à Mirecourt, qui purgea une peine de six mois de prison. Cela n’empêcha pas le pamphlétaire de persister en ironisant de la sorte : « Dumas est le premier homme de couleur à avoir des nègres blancs », tandis qu’Alexandre Dumas fils s’étonnait lui-même : « Dumas ? Un mulâtre qui a des nègres ? » Car Dumas était métis né d’un père de Saint-Domingue. Du reste, dans le même pamphlet, c’est avec un brin de cruauté raciste que Mirecourt se fait un plaisir de rappeler les origines de son contemporain : « Le physique de M. Dumas est assez connu : stature de tambour-major, membres d’Hercule dans toute l’extension possible, lèvres saillantes, nez africain, tête crépue, visage bronzé. Son origine est écrite d’un bout à l’autre de sa personne ; mais elle se révèle beaucoup plus encore dans son caractère... Grattez l’écorce de M. Dumas et vous trouverez le sauvage. »
Pour finir, sachons que Mirecourt n’était qu’un pseudonyme. Le vrai nom du prédateur de Dumas était Charles Jean-Baptiste Jacquot. C’est très probablement pour lui que Dumas, en 1860, écrivit Jacquot sans oreilles, qui, comme par hasard, retrace l’histoire terrifiante d’un seigneur russe cruel, mégalomane et sans foi dont l’ours a arraché les oreilles du pauvre héros.
Extrait du Petit dictionnaire des grandes phrases de l’Histoire (Henri Pigaillem, City éditions, 2008).
A bientôt et portez-vous bien !