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Jeudi 8 juin 2006

Nous fêtons cette année le centenaire de la mort de Paul Cézanne. Pour lui rendre un petit hommage, j'ai eu l'idée de "passer par la plume" d'Emile Zola, qui fut un grand ami du peintre.

En 1867, les oeuvres de Cézanne étaient loin de remporter le triomphe que d'autres de ses oeuvres devaient connaître par la suite. On ironisait dans la presse au sujet du peintre, que l'on appelait volontairement Sésame. Dans le Figaro du 8 avril 1867, paraissait l'article suivant, écrit par Arnold Mortier :

"On m'a parlé de deux tableaux refusés dus à M. Sésame (rien des Mille et une nuits), le même qui provoqua en 1863, une hilarité générale au Salon des refusés - toujours ! - par une toile représentant deux pieds de cochon en croix.
M. Sésame a envoyé cette fois à l'Exposition deux compositions, sinon aussi bizarres, du moins aussi dignes d'être exclues du Salon. Ces compostiions sont intitulées Le grog au vin et représentent l'une, un homme nu à qui une femme en grande toilette vient apporter un grog au vin ; l'autre, une femme nue et un homme en costume de lazzarone : ici le grog est renversé."

A la suite de quoi, Emile Zola, déjà en pleine gloire, prit à son tour la plume pour venir au secours de son ami dans une lettre qui, parfois, ne manque pas de piquant. Jugez vous-mêmes :

A M. Magnard, rédacteur du Figaro :

Mon cher confrère,

Ayez l'obligeance, je vous prie, de faire insérer ces quelques lignes de rectification. Il s'agit d'un de mes amis d'enfance, d'un jeune peintre dont j'estime singulièrement le talent vigoureux et personnel. Vous avez coupé, dans l'Europe, un lambeau de prose où il est question d'un M. Sésame qui aurait exposé, en 1863, au Salon des Refusés, "deux pieds de cochon en croix", et qui, cette année, se serait fait refuser une autre toile intitulée : Le Grog au vin. Je vous avoue que j'ai eu quelque peine à reconnaître sous le masque qu'on lui a collé au visage, un de mes camarades de collège, M. Paul Cézanne, qui n'a pas le moindre pied de cochon dans son bagage artistique, jusqu'à présent du moins ! Je fais cette restriction, car je ne vois pas pourquoi on ne peindrait pas des pieds de cochon comme on peint des melons et des carottes. M. Paul Cézanne a eu effectivement, en belle et nombreuse compagnie, deux toiles refusées cette année : Le Grog au vin et Ivresse. Il a plu à M. Arnold Mortier de s'égayer au sujet de ces tableaux et de les décrire avec des efforts d'imagination qui lui font grand honneur. Je sais bien que tout cela est une agréable plaisanterie dont on ne doit pas se soucier. Mais, que voulez-vous ? Je n'ai jamais pu comprendre cette singulière méthode de critique, qui consiste à se moquer de confiance, à condamner et à ridiculiser ce qu'on n'a pas même vu. Je tiens tout au moins à dire que les descriptions données par M. Arnold Mortier sont inexactes. Vous-même, mon cher confrère, vous ajoutez de bonne foi votre grain de sel : vous êtes "convaincu que l'auteur peut avoir mis dans ses tableaux une idée philosophique". Voilà de la conviction placée mal à propos. Si vous voulez trouver des artistes philosophes, adressez-vous aux Allemands, adressez-vous même à nos jolis rêveurs français ; mais croyez que les peintres analystes, que la jeune école dont j'ai l'honneur de défendre la cause, se contente des larges réalités de la nature. D'ailleurs, il ne tient qu'à M. de Nieuwerkerke que Le Grog au vin et Ivresse soient exposés. Vous devez savoir qu'un grand nombre de peintres viennent de signer une pétition demandant le rétablissement du Salon des Refusés. Peut-être M. Amold Mortier verra-t-il un jour les toiles qu'il a si lestement jugées et décrites. Il arrive des choses si étranges. Il est vrai que M. Paul Cézanne ne s'appellera jamais M. Sésame, et que, quoi qu'il arrive, il ne sera jamais l'auteur de "deux pieds de cochon en croix".

Votre dévoué confrère,

Emile Zola

A bientôt et portez-vous bien !


publié dans : CÉLÉBRATIONS
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