Vendredi 18 mai 2007 5 18 /05 /Mai /2007 22:35

Entretien avec Douglas Kennedy par François Busnel.

Source : Magazine Lire, mai 2007.

« Un écrivain doit observer la rue, pas son nombril »

Paris l'a envoûté! Douglas Kennedy est né à New York, a vécu à Dublin, s'est fixé à Londres mais tient par-dessus tout à son pied-à-terre parisien, niché dans une vieille ruelle de Saint-Germain-des-Près. Pourtant, l'écrivain ne s'affiche guère dans les cafés branchés du boulevard; son Paris secret est celui des cinémas d'art et d'essai du Quartier latin mais aussi celui des quartiers populaires du Xe arrondissement. C'est ce Paris qui sert de toile de fond à La femme du Ve, son nouveau roman, formidable thriller psychologique situé à la lisière de la folie et du paranormal. Douglas Kennedy se déplace en métro, aime marcher pendant des heures. C'est sa façon de travailler: dans le bitume se dissimule l'âme d'une cité, et chacun de ses romans - vendus à plusieurs millions d'exemplaires depuis L'homme qui voulait vivre sa vie, en 1996 - est ancré dans une topographie. Rencontre avec l'un des romanciers les plus doués de sa génération.


Comment êtes-vous devenu écrivain?
DOUGLAS KENNEDY. Ce ne fut pas une décision mais le résultat d'un processus. Ainsi que d'une éducation ratée, pour être tout à fait franc! Tout a commencé lorsque j'ai quitté l'Amérique pour l'Irlande. A moins que ce ne soit bien plus tôt, à 8 ans. A cet âge, je ne me voyais pas du tout écrivain mais, un jour, mon institutrice, me rendant une nouvelle que j'avais écrite et qui racontait l'histoire d'un garçon qui perd sa mère dans un supermarché (aujourd'hui tout le monde dirait que c'est très freudien: une grande perte au début de ma carrière!) m'a lancé: «Douglas, tu deviendras écrivain, c'est sûr!»

Une éducation ratée?
D.K. Mes parents ne s'entendaient pas. Mon père, d'origine irlandaise, a grandi dans un milieu catholique et très pauvre. A 17 ans, il a quitté sa famille pour s'engager dans les marines. C'était juste après l'annonce du désastre de Pearl Harbor. Après la guerre, il a repris ses études à Columbia University, à Manhattan, puis il est devenu homme d'affaires. Il s'est efforcé de toujours suivre un chemin très traditionnel. Toute sa vie, il a été un grand patriote et a toujours voté républicain: Eisenhower, Nixon, Reagan, Bush... Il travaillait pour une grande entreprise au Chili et, de fait, était absent très souvent. Mais je crois que la raison pour laquelle il a accepté ce poste si lointain tient au fait que son mariage avec ma mère était un désastre. Ma mère était juive. Une mère juive classique: hypernévrotique. Quand j'ai lu Philip Roth pour la première fois, j'ai cru qu'il parlait de ma mère! Mais, en même temps, c'est elle qui m'a inculqué l'ambition. Peut-être que la raison pour laquelle il y a toujours un mariage raté dans mes romans est que j'ai grandi dans un mariage raté.

Pourquoi avez-vous quitté les Etats-Unis?
D.K. Je suis né à New York où j'ai grandi et j'ai adoré cette ville plus que tout. Aujourd'hui, j'y retourne quatre à cinq fois par an. Adolescent, la culture, si omniprésente à New York dans les années 1968-1969, est devenue une grande échappatoire pour moi. A cette époque, Manhattan était le centre du monde culturel, encore plus qu'aujourd'hui, avec énormément de cinémas indépendants, de librairies d'occasion. Et c'était surtout très bon marché, ce qui n'est plus du tout le cas. J'ai découvert les concerts de Pierre Boulez, la nouvelle vague avec Godard puis Truffaut.

Que lisiez-vous à cette époque?
D.K. Salinger, comme tous les ados. Et comme tous les gosses de New York, je me suis naturellement identifié à Holden Caulfield. Puis j'ai lu Steinbeck - que j'ai détesté. Et Sherwood Anderson. Mais j'ai aussi découvert John Updike, et tout particulièrement ses nouvelles: j'avais 15 ans et il me paraissait être le plus grand écrivain du monde. Puis, il y a eu le choc: Raymond Chandler et Dashiell Hammett. Ils m'ont révélé l'autre facette de la vie américaine: la rue. J'ai adoré les classiques que l'on étudiait à l'école, notamment Joyce, Ibsen et Tchekhov. Cette école était formidable mais très compétitive: on nous éduquait avec l'idée que la vie était une vaste compétition. La pression était énorme.

Dès l'adolescence?
D.K. Oui, mais ce n'est pas typiquement américain, c'est typiquement new-yorkais: à New York, le succès est une drogue. Cela dit, ça m'a appris quelque chose de fondamental pour un écrivain: la discipline.

Vos fameux 500 mots par jour?
D.K. Somerset Maugham disait qu'il y avait trois règles fondamentales pour écrire un bon roman... mais que personne ne les connaît! Moi, je n'en ai qu'une: j'écris 500 mots tous les jours, six jours sur sept. Au bout d'un an, vous avez un roman. Et pour cela, je me lève à 5 h 45 le matin. A 6 h 15, je m'installe à mon bureau après avoir bu plusieurs cafés. J'ai l'angoisse au ventre. Mais si on est un écrivain, on vit en permanence dans l'angoisse. La peur est fondamentale: si on ne l'éprouve pas, on ne peut rien écrire de bon. C'est un sentiment qui fait partie du processus de création. La discipline permet de la surmonter. Et je m'astreins à écrire mes 500 mots chaque jour avant de m'accorder d'autres activités, comme aller au cinéma ou flâner, ou boire un verre avec des amis.

Ce n'est pas un peu fastidieux?
D.K. Si. Et alors? Tous les matins, je me dis: «Oh, merde, pourquoi m'infliger ça?» Et puis je me dis: «Bon, ça va, arrête de geindre. Maintenant, tu commences.» Je pense que la discipline est fondamentale si l'on veut vraiment écrire: il ne suffit pas d'avoir l'idée d'un roman, il faut l'écrire. Et le terminer. Et c'est à l'école, à New York, que j'ai appris cette discipline.

On comprend mal que vous ayez quitté New York...
D.K. J'étais à l'université dans le Maine, au Bowdoin College. En troisième année, je suis parti au Trinity College, à Dublin, dans le cadre d'un échange scolaire. Et Dublin m'a corrompu! A l'époque, ce n'était pas une ville branchée. Tout au contraire! C'était une ville de province, grise, sale, ringarde. L'anti-Manhattan par excellence. Mais j'avais une envie folle de passer une année ailleurs qu'aux Etats-Unis. Au début, j'ai détesté Dublin. Mais à la fin de l'année, il m'est devenu impossible de quitter la ville. J'ai découvert que sous ce vernis catholique, gris, glacial, se cachait une vraie ville bohème, avec une vie intellectuelle extraordinaire. Je suis donc rentré à New York avec une nostalgie de Dublin. J'ai exercé le métier de journaliste pendant trois mois dans un petit canard du Maine, puis j'ai décidé de travailler dans le théâtre (j'ai aussi caressé l'idée d'une carrière de prof à l'université mais ça m'a vite passé). J'ai trouvé un job d'assistant metteur en scène. Je vivais chez mes parents mais la situation est vite devenue intenable: mon père voulait que j'utilise mon diplôme prestigieux de Bowdoin pour démarrer une carrière d'avocat ou d'homme d'affaires et non pour jouer les saltimbanques sur les planches. Un soir, après une violente dispute avec mon père, j'ai décidé de fuir. J'avais gagné de l'argent à l'université en remportant le concours de la meilleure thèse historique: 600 dollars. Pas une fortune mais assez pour acheter un aller simple New York-Reykjavik-Luxembourg-Dublin. En arrivant à Dublin, j'ai vécu dans des chambres de bonne. Des onze mètres carrés délabrés, sans chauffage ni lumière. Là, j'ai rencontré un type un peu louche qui avait l'idée de créer une petite compagnie de théâtre pour la saison estivale. Je me suis dit: «Pourquoi pas?» Après dix-huit mois, nous avons été hébergés par le Théâtre national d'Irlande dans une petite salle dont je suis devenu le directeur. J'avais 23 ans. Et, pendant les nuits, j'ai commencé à écrire. Des nouvelles. Elles ont toutes été refusées par toutes les revues littéraires! Un de mes copains, acteur, m'a mis en relation avec un producteur à la radio qui m'a demandé d'adapter une nouvelle en pièce de théâtre radiophonique. Quelque temps plus tard, la BBC m'a contacté pour que j'écrive une pièce. Après trois ans, j'ai quitté mon poste au Théâtre national dans l'espoir de devenir dramaturge. Ou journaliste. Car mes prestations pour la radio irlandaise et la BBC m'ont ouvert les portes de tous les journaux de Dublin. J'ai survécu ainsi, en tenant une chronique littéraire à l'Irish Times puis au Sunday Tribune, et en faisant des adaptations pour la radio. J'ai beaucoup appris. Et j'ai commencé à lire de nombreux récits de voyages: Paul Theroux, V.S. Naipaul, Colin Thubron, Bruce Chatwin, Peter Matthiessen et bien sûr Graham Greene. J'étais fasciné. Un nouvel univers s'ouvrait à moi. En 1981, j'avais passé un mois en Egypte. J'ai trouvé un agent littéraire à qui j'ai proposé un récit sur mon voyage égyptien. Deux ans plus tard, il était accepté par l'éditeur de J.R.R. Tolkien et Bertrand Russell. Je nageais en plein bonheur! Mais ça ne m'a pas permis de vivre de ma plume.

Puis il y a eu votre premier roman, Cul-de-sac, qui a connu un succès d'estime, et enfin L'homme qui voulait vivre sa vie. Pourquoi ce roman, devenu culte en Europe, n'a-t-il pas marché aux Etats-Unis?
D.K. J'ai écrit L'homme qui voulait vivre sa vie sans avoir de contrat avec aucun éditeur. Chez moi. Mais je me souviendrai toute ma vie du jour où mon agent new-yorkais m'a appelé. Elle m'a dit: «Assieds-toi, Douglas. Nous avons une offre de 500 000 dollars pour les droits mais ça peut encore monter.» Elle m'a rappelé toutes les trente minutes: «550», «600», «700». A l'époque, je gagnais 10 000 livres par an. A la fin de la soirée, nous avions cédé les droits pour un million cent mille dollars à une nouvelle maison d'édition, Hyperion. Avant la sortie aux Etats-Unis, tout le monde pensait que ce roman ferait un carton. Il y a eu des critiques très bienveillantes au moment de la sortie, notamment dans le New York Times, une bonne campagne de publicité, et les ventes ont été correctes: le livre est entré dans les palmarès des meilleures ventes mais n'y est resté qu'une semaine. En grand format, il s'est vendu à quelque 60 000 exemplaires, ce qui, pour les Etats-Unis, n'est pas énorme. Puis il s'en est vendu 200 000 exemplaires en poche. Je venais de signer un nouveau contrat pour le livre suivant, Les désarrois de Ned Allen, que je n'avais pas encore commencé. Pour le même prix. Mon éditeur me disait: «Je veux un roman similaire chaque année.» Mais lorsque Ned Allen est sorti, même chose: bonnes critiques, ventes médiocres. J'ai fait un voyage promotionnel dans le pays mais il n'y avait que quatre ou cinq personnes par rencontre! Et après cela, on disait: «Soyez prudent avec Douglas Kennedy!» Plus personne n'a voulu de mes livres aux Etats-Unis depuis... Quelque temps plus tard, je suis parti en famille dans le Maine, sur une plage, et je me suis dit: «N'accepte pas de refaire la même chose, n'écris pas le même roman.» J'ai alors eu envie d'écrire un polar sur le maccarthysme, en me mettant dans la peau d'une femme. Aucune chance que ça marche! C'était un grand risque mais ce fut la meilleure décision de ma vie littéraire. Pendant dix-huit mois, j'ai écrit La poursuite du bonheur. Résultat: aucun éditeur aux Etats-Unis n'en a voulu!

Pour quelles raisons, selon vous?
D.K. Un éditeur a dit à mon agent, à propos des Charmes discrets de la vie conjugale: «C'est beaucoup trop politique.» Cela résume l'opinion que se font les éditeurs américains de mon travail! En effet, ce roman fut ma façon à moi de m'élever contre la politique des néoconservateurs et de Bush après le 11 Septembre. J'ai décidé d'éviter, désormais, le marché américain. Mes romans sont maintenant traduits en dix-sept langues et publiés dans tous les pays anglophones. Si les Etats-Unis ne veulent pas de moi, je m'en fiche!

Ne ressentez-vous pas une certaine blessure à ne pas être publié là où vous êtes né, où vous avez vécu?
D.K. Si, bien sûr. Mais c'est une blessure narcissique. Donc, rien de grave. Mais je suis convaincu qu'un jour un éditeur me réinventera sur le marché américain. Je serai peut-être mort, mais ça se fera! Mais si je devais choisir entre avoir du succès aux Etats-Unis ou en Europe, je choisirais l'Europe.

Dans tous vos romans, vous écornez les mythes américains: la famille parfaite, le couple idéal, le bonheur version Walt Disney, la nouvelle vie que l'on souhaite tous entamer... Pour quelles raisons?
D.K. Parce que le sujet de tout écrivain américain est son pays. La littérature américaine est très ouverte mais le pays est très nombriliste. Regardez les œuvres de Saul Bellow, de Philip Roth, de Norman Mailer, de John Updike, pour les contemporains: leur sujet, c'est l'Amérique.

Peut-on dire que le sujet principal de Douglas Kennedy, hors l'Amérique, est le vide sidéral de la vie moderne?
D.K. Oui, exactement. La vie quotidienne dans sa vacuité et sa vanité. Le désespoir moderne est partout: l'idée que nous vivons une période plutôt stable (si on la compare aux années 1930 en Europe) mais rongée par une question terrifiante: quelle est la signification de nos actes. Nous sommes placés face à trop de choix: la consommation est devenue la plus grande activité culturelle, mais, en même temps, les choses s'effondrent sans que nous nous en apercevions. Regardez le taux de divorce dans la classe moyenne: presque 50%. Et 65% dans les grandes villes. Mes personnages sont les hommes et les femmes de la middle class, souvent dans la middle life. En pleine crise. L'inquiétude est partout, chez tout le monde. Ce qui m'intéresse, c'est le moment où, dans une vie stable, tout bascule. La vie de couple, à ce titre, est passionnante: c'est souvent par là qu'arrive la catastrophe. Ou le salut. A moins que le salut et la catastrophe ne se confondent en une seule et même histoire...

Dans La femme du Ve, vous opposez la vie de couple «à l'américaine» et celle «à la française». D'un côté, les Français accepteraient les «arrangements» entre époux avec leurs amants; de l'autre, «pas un seul couple américain ne serait d'accord pour avoir ce genre d'arrangement» ... Cette opposition est-elle réelle?
D.K. Tout à fait. A la base de la culture américaine, il y a cette conviction très forte: qui dit transgression dit punition. Les Américains sont incapables de ne pas avouer qu'ils ont une maîtresse ou un amant, contrairement aux Français qui sont, me semble-t-il, capables de vivre ces relations sans ressentir la même culpabilité. En France, on peut compartimenter sa vie; aux Etats-Unis, la tyrannie de la transparence est telle que c'est devenu impossible. Et puis il y a l'idée que l'on doit payer un prix pour tout. C'est ancré dans les gènes, en Amérique. Mais cela s'explique par le fait que ce pays est né comme une expérience religieuse. Cette éthique puritaine et pudique n'a pas disparu depuis les Pères fondateurs; si vous avez trompé votre mari ou votre femme, vous devez payer, connaître une chute terrible. Lisez le premier grand roman américain: La lettre écarlate de Nathaniel Hawthorne a pour sujet l'adultère dans le Boston des années puritaines. C'est aussi la raison pour laquelle Couples de John Updike a tant choqué à sa parution. L'Amérique est double: à la fois puritaine et louche, ici Walt Disney et là William Burroughs.

A propos de votre héros, Harry Ricks, vous faites dire à l'inspecteur de police français: «Pour moi vous êtes une victime de l'incapacité américaine à accepter la complexité de la morale.» C'est-à-dire?
D.K. Il a raison, ce flic. L'Amérique vit selon un point de vue strictement manichéen et refuse l'idée que la morale soit un tissu de complexités. Or, la morale, ce n'est pas que le Bien contre le Mal. Pour les Américains, il y a une solution à tout. Ça peut avoir des effets positifs. Mais, en termes de morale, c'est catastrophique. Je crois, au contraire, qu'il n'y a pas de solution, que les choses ne sont ni noires ni blanches mais grises. C'est ce que j'ai appris loin de l'Amérique, en Europe.

Qui est votre personnage, Harry Ricks?
D.K. Un type paumé, un prof qui a commis une erreur avec une étudiante et se retrouve confronté à cette vision manichéenne de la morale. Puis qui se fait broyer par la machine administrative et par la machine humaine. Il décide de quitter les Etats-Unis et débarque à Paris où il débute une nouvelle vie... Il trouve une chambre de bonne et un boulot de veilleur de nuit et se met à écrire un roman, rêvant sans doute de devenir un jour un écrivain comme moi, c'est-à-dire qui vit de sa plume et fait le Grand Entretien de Lire!

Pourquoi vous mettez-vous si souvent dans la peau des femmes et comment faites-vous pour saisir si bien leur complexité?
D.K. Ce sont en effet les femmes qui sont les vraies héroïnes de mes histoires. Si mes romans ont du succès, je pense que c'est parce qu'il y a un phénomène d'identification entre mes lectrices et les personnages que je mets en scène: des individus pris au piège de la vie domestique, cette vie quotidienne derrière le vernis de laquelle se cache toujours un cauchemar. Dans mes romans, les hommes sont faibles et se sentent coupables.

Vous-même, vous sentez-vous coupable?
D.K. Oui, la culpabilité me hante.

Mais pourquoi? Vous n'avez poussé personne au suicide, pas tué femme et enfant...
D.K. Coupable, peut-être, d'avoir grandi dans un mariage raté. Pendant mon adolescence, ma mère me répétait qu'elle avait abandonné sa carrière pour élever ses enfants. Un jour où il était triste, mon père m'a dit qu'il serait stupide pour moi d'être père. Entre une mère juive et un père irlandais, j'ai eu la culpabilité en stéréo!

Ressentez-vous aussi de la colère contre eux?
D.K. Non, car ils appartenaient à une génération qui a suivi ce cheminement de pensée. D'une certaine façon, c'est parce qu'ils ont agi et pensé ainsi que je suis devenu romancier. Je leur en sais donc gré.

Vos personnages vous ressemblent-ils?
D.K. Je n'aime pas beaucoup l'autofiction, si c'est à cela que vous pensez. Il y a parfois dans mes romans des situations qui peuvent ressembler à celles que j'ai traversées. Mais rien de plus. Seuls deux personnages peuvent me ressembler un peu: Harry, dans La femme du Ve, et peut-être David, dans Rien ne va plus: il a connu le même succès que moi au même âge, 41 ans, mais je n'ai pas quitté ma femme pour une petite nana.

Sachant ce qui arrive à tous vos personnages lorsqu'ils commencent à avoir du succès - à savoir le début d'une chute terrible -, craignez-vous de subir la même chose un jour?
D.K. Le succès a changé la qualité de ma vie mais rien d'autre. Je suis très méfiant, rassurez-vous. Et peut-être que si j'écris des histoires autour des désastres qui suivent les grands succès, c'est pour explorer les multiples scénarios qu'il ne faut pas suivre lorsque l'on commence à avoir un peu de succès. Cela dit, j'aime le succès mais je déteste la célébrité: être à la télé tout le temps, faire la une des magazines, passer son temps dans les fêtes et fréquenter le beau monde, ce n'est pas mon truc.

Au moment où vous avez hypnotisé le lecteur, vous le giflez avec une scène choc sur la mort. C'est une technique qui revient dans tous vos livres. Pourquoi?
D.K. J'ai un pied dans le monde littéraire et l'autre dans le monde populaire. Et j'ai décidé que l'on pouvait mélanger les deux. Je pars de situations de la vie quotidienne: un homme comme les autres, disons qu'il est avocat ou banquier, un mariage raté, deux enfants, une belle maison dans une banlieue sage... Mais il faut du suspense pour que sa vie domestique nous intéresse. Je commence donc par faire en sorte que le lecteur s'identifie au héros, puis, une fois qu'il est en empathie avec ses problèmes, je le claque, en effet, en intégrant dans le scénario trop bien huilé un élément violent: la mort. Ce que personne ne veut voir en face. Elle arrive toujours par surprise. Et jamais seule.

Pourquoi avez-vous choisi Paris?
D.K. Mes romans se passent toujours dans une ville: New York pour L'homme qui voulait vivre sa vie, Les désarrois de Ned Allen et La poursuite du bonheur; Londres pour Une relation dangereuse. Paris a toujours été un fantasme de grand bourgeois pour les écrivains américains. Une ville très propre, genre Un Américain à Paris, avec Gene Kelly en costard. Ce qui est un peu caricatural. Aujourd'hui, j'habite Londres mais j'ai un pied-à-terre à Paris. Et j'adore me promener dans tous les quartiers de cette ville. Il y a des rues que les touristes ne connaissent pas.

Pourquoi les Américains sont-ils obsédés par Paris?
D.K. Pour eux, Paris est une grande métaphore de la liberté. Il faut y vivre pour comprendre qu'il y a aussi à Paris une vie quotidienne. La société américaine est très conformiste: le succès est le but de la vie et l'on doit jouer selon des règles très précises, intangibles. Paris offre une échappatoire à ce monde de règles: c'est une ville qui laisse penser qu'on peut vivre en dehors de ce système très normé qui prévaut aux Etats-Unis. Du moins était-ce ainsi dans les années 1920-1930 lorsque les Américains se ruaient sur Paris: Hemingway, Fitzgerald, Henry Miller, etc. C'est moins le cas aujourd'hui, me semble-t-il. Sans doute parce que la mondialisation fait que Paris a perdu de son charme et s'est américanisé: il n'y a pas seulement des McDonald's et des Starbucks à Paris, mais le New York Times qu'on lit sur Internet ou encore les chaînes de télé américaines sur le câble: impossible d'y échapper. En ce qui me concerne, Paris n'est pas un rêve romantique: j'adore sa qualité de vie ainsi que son foisonnement culturel, sans oublier quelques amis.

Comment est née La femme du Ve?
D.K. Je me suis demandé pourquoi aucun romancier n'utilisait aujourd'hui Paris comme personnage de roman. Si on habite à Paris, il faut regarder la rue. Voir que, derrière les apparences, derrière les quartiers touristiques ou bobos, les policiers contrôlent tout le temps les mêmes gens aux mêmes endroits - pas vraiment les types d'âge mûr et blancs, mais les Asiatiques, les Africains, les basanés. Ce roman n'est pas une critique sociale mais j'ai observé la rue pendant des mois. Et puis je suis fasciné par le fait qu'en dix minutes vous pouvez changer de monde: sur la même ligne de métro, la 4, vous passez de Saint-Germain-des-Prés à Château d'Eau. La rupture est incroyable! Paris est une ville passionnante. Au début, j'ai pensé situer l'action à Barbès, mais ça faisait un peu trop cliché. Et j'ai découvert la rue de Paradis. J'ai tout de suite adoré ce nom: très ironique. C'est une rue d'une diversité et d'un sinistre extraordinaires. Au nord de cette rue, c'est le canal Saint-Martin, très bobo: c'est la vallée des couches. Au sud de cette rue, il y a le quartier Château d'Eau: très indien, c'est l'Hindu Kush. Mais la rue de Paradis collait parfaitement à l'idée qui présidait à la naissance de ce roman: montrer que Paris est une ville qui contient des dizaines de villes. Je voulais aussi raconter ce que chacun de nous pouvait devenir s'il se trouvait dans la situation d'un type obligé de recommencer sa vie en clandestin.

Toute l'action se déroule la nuit. Pourquoi?
D.K. Mais parce que ce roman raconte un cauchemar et que les cauchemars se font pendant la nuit! C'est le Paris des ombres, crépusculaire, que je voulais décrire. C'était un petit défi pour moi. Et puis ce roman est presque un polar: je voulais retrouver une atmosphère à la Simenon, que j'adore. Sans doute aussi parce que Paris est tel que je l'ai décrit - du moins, je crois. Cette description de Paris part de la conviction qu'un écrivain doit observer la rue, pas son nombril. Un roman ne marche que si le lecteur tourne les pages. Si on néglige l'histoire pour raconter sa petite existence, on ennuie tout le monde.

On en vient à l'autre sujet de ce roman: l'écriture...
D.K. Le narrateur, Harry Ricks, est un romancier qui n'a pas de talent. Mais son histoire, elle, est très bonne et très bien racontée - du moins, je l'espère! Il y a vingt ans, quand je commençais à écrire, j'ai essayé quelques romans autobiographiques. C'était nul. J'ai découvert que si on veut recréer sa vie comme romancier, on écrit des romans ratés. Et je continue de rencontrer beaucoup de gens qui me disent qu'ils portent un roman en eux. Je leur réponds: «O. K., écrivez-le.» Dans le cas de Harry Ricks, l'écriture est un moyen de se battre contre sa dépression: il sait que ce qu'il écrit n'est pas bon, mais c'est sa façon de tenir le coup. S'il a la lucidité de l'admettre, il pourra peut-être trouver sa véritable voie.

Quelle est la fonction d'un écrivain, selon vous?
D.K. Pour moi, elle est double: un écrivain doit d'abord écrire des histoires pour les lecteurs; mais il doit mettre dans ces histoires les tensions et les inquiétudes de la vie moderne. Un écrivain doit critiquer la société dans laquelle il vit. C'est ce que j'ai essayé de faire avec le New York des années fric dans L'homme qui voulait vivre sa vie, ou le New York des années McCarthy dans La poursuite du bonheur, et avec l'Amérique post-11 Septembre dans Les charmes discrets de la vie conjugale... C'est pourquoi la peur est omniprésente dans La femme du Ve.

Qu'est-ce qui vous a inspiré cette incursion du côté du paranormal?
D.K. Si vous lisez Edgar Allan Poe, souvent tout est réel et, soudainement, tout l'est un peu moins. La question centrale de ce roman est: qu'est-ce que la réalité? Je n'ai pas de réponse. Ni d'explications. Nous tentons en permanence d'expliquer les choses. Ici, le narrateur se retrouve confronté à l'inexplicable. Là aussi, c'est le reflet de la société actuelle: toujours essayer de trouver une explication à tout.

Croyez-vous aux anges gardiens, à une force surnaturelle?
D.K. Non.

En Dieu?
D.K. Pas plus qu'au Père Noël ou au lapin de Pâques. Je suis totalement athée. Je raconte des histoires. Et la littérature, comme nos vies, est peuplée d'histoires de fantômes.

Vous suggérez dans ce roman que chacun de nous est hanté par quelque chose...
D.K. Mais c'est la vérité, non? Tout le monde est hanté par des regrets, des déceptions, des injustices, une culpabilité. Et tout le monde voudrait avoir un ange gardien. Mais il y a peut-être un prix à payer pour cela...


A bientôt et portez-vous bien !

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