« J'ai décidé d'être heureux parce que c'est bon pour la santé. » Voltaire.
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Quand la Zabelle le vit ainsi, elle le crut mort. Son amitié lui revint dans le coeur, et, ne songeant plus ni au meunier, ni à la méchante vieille, elle reprit l'enfant à Madeleine et se mit à l'embrasser en criant et en pleurant. Elles le couchèrent sur leurs genoux, au bord de l'eau, lavèrent ses blessures et en arrêtèrent le sang avec leurs mouchoirs ; mais elles n'avaient rien pour le faire revenir. Madeleine, réchauffant sa tête contre son coeur, lui soufflait sur le visage et dans la bouche comme on fait aux noyés. Cela le réconforta, et, dès qu'il ouvrit les yeux et qu'il vit le soin qu'on prenait de lui, il embrassa Madeleine et la Zabelle l'une après l'autre avec tant de coeur, qu'elles furent obligées de l'arrêter, craignant qu'il ne retombât en pâmoison.
-- Allons, allons, dit la Zabelle, il faut retourner chez nous. Non, jamais, jamais je ne pourrai quitter cet enfant-là, je le vois bien, et je n'y veux plus songer. Je garde vos dix écus, Madeleine, pour payer ce soir si on m'y force. Mais n'en dites rien ; j'irai trouver demain la bourgeoise de Presles pour qu'elle ne nous démente pas, et elle dira, au besoin, qu'elle ne vous a pas encore payé le prix de votre filage ; ça nous fera gagner du temps, et je ferai si bien, quand je devrais mendier, que je m'acquitterai envers vous pour que vous ne soyez pas molestée à cause de moi. Vous ne pouvez pas prendre cet enfant au moulin, votre mari le tuerait. Laissez-le-moi, je jure d'en avoir autant de soin qu'à l'ordinaire, et si on nous tourmente encore, nous aviserons.
Le sort voulut que la rentrée du champi se fît sans bruit et sans que personne y prît garde ; car il se trouva que la mère Blanchet venait de tomber bien malade d'un coup de sang, avant d'avoir pu avertir son fils de ce qu'elle avait exigé de la Zabelle à l'endroit du champi ; et maître Blanchet n'eut rien de plus pressé que d'appeler cette femme pour venir aider au ménage, pendant que Madeleine et la servante soignaient sa mère. Pendant trois jours on fut sens dessus dessous au moulin. Madeleine ne s'épargna pas, et passa trois nuits debout au chevet de sa belle-mère, qui rendit l'esprit entre ses bras.
Ce coup du sort abattit pendant quelque temps l'humeur malplaisante du meunier. Il aimait sa mère autant qu'il pouvait aimer, et il mit de l'amour-propre à la faire enterrer selon ses moyens. Il oublia sa maîtresse pendant le temps voulu, et il s'avisa même de faire le généreux, en donnant les vieilles nippes de la défunte aux pauvres voisines. La Zabelle eut sa part dans ces aumônes, et le champi lui-même eut une pièce de vingt sous, parce que Blanchet se souvint que, dans un moment où l'on était fort pressé d'avoir des sangsues pour la malade, tout le monde ayant couru inutilement pour s'en procurer, le champi avait été en pêcher, sans rien dire, dans une mare où il en savait, et en avait rapporté, en moins de temps qu'il n'en avait fallu aux autres pour se mettre en route.
Si bien que Cadet Blanchet avait à peu près oublié sa rancoeur, et que personne ne sut au moulin l'équipée de la Zabelle pour remettre son champi à l'hospice. L'affaire des dix écus de la Madeleine revint plus tard, car le meunier n'avait pas oublié de faire payer la ferme de sa chétive maison à la Zabelle. Mais Madeleine prétendit les avoir perdus dans les prés en se mettant à courir, à la nouvelle de l'accident de sa belle-mère. Blanchet les chercha longtemps et gronda fort, mais ne sut pas l'emploi de cet argent, et la Zabelle ne fut pas soupçonnée.
À partir de la mort de sa mère, le caractère de Blanchet changea peu à peu, sans pourtant s'amender. Il s'ennuya davantage à la maison, devint moins regardant à ce qui s'y passait et moins avare dans ses dépenses. Il n'en fut que plus étranger aux profits d'argent, et comme il engraissait, qu'il devenait dérangé et n'aimait plus le travail, il chercha son aubaine dans des marchés de peu de foi et dans un petit maquignonnage d'affaires qui l'aurait enrichi s'il ne se fût mis à dépenser d'un côté ce qu'il gagnait de l'autre. Sa concubine prit chaque jour plus de maîtrise sur lui. Elle l'emmenait dans les foires et assemblées pour tripoter dans des trigauderies et mener la vie de cabaret. Il apprit à jouer et fut souvent heureux ; mais il eût mieux valu pour lui perdre toujours, afin de s'en dégoûter ; car ce dérèglement acheva de le faire sortir de son assiette, et, à la moindre perte qu'il essuyait, il devenait furieux contre lui-même et méchant envers tout le monde.
Pendant qu'il menait cette vilaine vie, sa femme, toujours sage et douce, gardait la maison et élevait avec amour leur unique enfant. Mais elle se regardait comme doublement mère, car elle avait pris pour le champi une amitié très grande et veillait sur lui presque autant que sur son propre fils. À mesure que son mari devenait plus débauché, elle devenait moins servante et moins malheureuse. Dans les premiers temps de son libertinage il se montra encore très rude, parce qu'il craignait les reproches et voulait tenir sa femme en état de peur et de soumission. Quand il vit que par nature elle haïssait les querelles et qu'elle ne montrait pas de jalousie, il prit le parti de la laisser tranquille. Sa mère n'étant plus là pour l'exciter contre elle, force lui était bien de reconnaître qu'aucune femme n'était plus économe pour elle-même que Madeleine. Il s'accoutuma à passer des semaines entières hors de chez lui, et quand il y revenait un jour, en humeur de faire du train, il y était désencoléré par un silence si patient qu'il s'en étonnait d'abord et finissait par s'endormir. Si bien qu'on ne le revoyait plus que lorsqu'il était fatigué et qu'il avait besoin de se reposer.
Il fallait que Madeleine fût une femme bien chrétienne pour vivre ainsi seule avec une vieille fille et deux enfants. Mais c'est qu'en fait elle était meilleure chrétienne peut-être qu'une religieuse ; Dieu lui avait fait une grande grâce en lui ayant permis d'apprendre à lire et de comprendre ce qu'elle lisait. C'était pourtant toujours la même chose, car elle n'avait possession que de deux livres, le saint Évangile et un accourci de la vie des Saints. L'Évangile la sanctifiait et la faisait pleurer toute seule lorsqu'elle le lisait le soir auprès du lit de son fils. La vie des Saints lui faisait un autre effet : c'était, sans comparaison, comme quand les gens qui n'ont rien à faire lisent des contes et se montent la tête pour des rêvasseries et des mensonges. Toutes ces belles histoires lui donnaient des idées de courage et même de gaieté. Et quelquefois, aux champs, le champi la vit sourire et devenir rouge, quand elle avait son livre sur les genoux. Cela l'étonnait beaucoup, et il eut bien du mal à comprendre comment les histoires qu'elle prenait la peine de lui raconter en les arrangeant un peu pour les lui faire entendre (et aussi parce qu'elle ne les entendait peut-être pas toutes très bien d'un bout jusqu'à l'autre), pouvaient sortir de cette chose qu'elle appelait son livre. L'envie lui vint d'apprendre à lire aussi, et il apprit si vite et si bien avec elle, qu'elle en fut étonnée, et qu'à son tour il fut capable d'enseigner au petit Jeannie. Quand François fut en âge de faire sa première communion, Madeleine l'aida à s'instruire dans le catéchisme, et le curé de leur paroisse fut tout réjoui de l'esprit et de la bonne mémoire de cet enfant, qui pourtant passait toujours pour un nigaud, parce qu'il n'avait point de conversation et n'était hardi avec personne.
Quand il eut communié, comme il était en âge d'être loué, la Zabelle le vit de bon coeur entrer domestique au moulin, et maître Blanchet ne s'y opposa point, car il était devenu clair pour tout le monde que le champi était bon sujet, très laborieux, très serviable, plus fort, plus dispos et plus raisonnable que tous les enfants de son âge. Et puis, il se contentait de dix écus de gage, et il y avait toute économie à le prendre. Quand François se vit tout à fait au service de Madeleine et du cher petit Jeannie qu'il aimait tant, il se trouva bien heureux, et quand il comprit qu'avec l'argent qu'il gagnait, la Zabelle pourrait payer sa ferme et avoir de moins le plus gros de ses soucis, il se trouva aussi riche que le roi.
Malheureusement la pauvre Zabelle ne jouit pas longtemps de cette récompense. À l'entrée de l'hiver, elle fit une grosse maladie, et, malgré tous les soins du champi et de Madeleine, elle mourut le jour de la Chandeleur, après avoir été si mieux qu'on la croyait guérie. Madeleine la regretta et la pleura beaucoup, mais elle tâcha de consoler le pauvre champi, qui, sans elle, n'aurait jamais surmonté son chagrin.
Un an après, il y pensait encore tous les jours et quasi à chaque instant, et une fois il dit à la meunière :
-- J'ai comme un repentir quand je prie pour l'âme de ma pauvre mère : c'est de ne l'avoir pas assez aimée. Je suis bien sûr d'avoir toujours fait mon possible pour la contenter, de ne lui avoir jamais dit que de bonnes paroles, et de l'avoir servie en toutes choses comme je vous sers vous-même ; mais il faut, madame Blanchet, que je vous avoue une chose qui me peine et dont je demande pardon à Dieu bien souvent : c'est que depuis le jour où ma pauvre mère a voulu me reconduire à l'hospice, et où vous avez pris mon parti pour l'en empêcher, l'amitié que j'avais pour elle avait, bien malgré moi, diminué dans mon coeur. Je ne lui en voulais pas, je ne me permettais pas même de penser qu'elle avait mal fait en voulant m'abandonner. Elle était dans son droit ; je lui faisais du tort, elle avait crainte de votre belle-mère, et enfin elle le faisait bien à contrecoeur ; car j'ai bien vu là qu'elle m'aimait grandement. Mais je ne sais comment la chose s'est retournée dans mon esprit, ça été plus fort que moi. Du moment où vous avez dit des paroles que je n'oublierai jamais, je vous ai aimée plus qu'elle, et, j'ai eu beau faire, je pensais à vous plus souvent qu'à elle. Enfin, elle est morte, et je ne suis pas mort de chagrin comme je mourrais si vous mouriez.
-- Et quelles paroles est-ce que j'ai dites, mon pauvre enfant, pour que tu m'aies donné comme cela toute ton amitié ? Je ne m'en souviens pas.
-- Vous ne vous en souvenez pas ? dit le champi en s'asseyant aux pieds de la Madeleine qui filait son rouet en l'écoutant. Eh bien ! vous avez dit en donnant des écus à ma mère : " Tenez, je vous achète cet enfant-là ; il est à moi. " Et vous m'avez dit en m'embrassant : " À présent, tu n'es plus champi, tu as une mère qui t'aimera comme si elle t'avait mis au monde. " N'avez-vous pas dit comme cela, madame Blanchet ?
-- C'est possible, et j'ai dit ce que je pensais, ce que je pense encore. Est-ce que tu trouves que je t'ai manqué de parole ?
-- Oh non ! Seulement...
-- Seulement, quoi ?
-- Non, je ne le dirai pas, car c'est mal de se plaindre, et je ne veux pas faire l'ingrat et le méconnaissant.
-- Je sais que tu ne peux pas être ingrat, et je veux que tu dises ce que tu as sur le coeur. Voyons, qu'as-tu qui te manque pour n'être pas mon enfant ? Dis, je te commande comme je commanderais à Jeannie.
-- Eh bien, c'est que... c'est que vous embrassez Jeannie bien souvent, et que vous ne m'avez jamais embrassé depuis le jour que nous disions tout à l'heure. J'ai pourtant grand soin d'avoir toujours la figure et les mains bien lavées, parce que je sais que vous n'aimez pas les enfants malpropres et que vous êtes toujours après laver et peigner Jeannie. Mais vous ne m'embrassez pas davantage pour ça, et ma mère Zabelle ne m'embrassait guère non plus. Je vois bien pourtant que toutes les mères caressent leurs enfants et c'est à quoi je vois que je suis toujours un champi et que vous ne pouvez pas l'oublier.
-- Viens m'embrasser, François, dit la meunière en asseyant l'enfant sur ses genoux et en l'embrassant au front avec beaucoup de sentiment. J'ai eu tort, en effet, de ne jamais songer à cela, et tu méritais mieux de moi. Tiens, tu vois, je t'embrasse de grand coeur, et tu es bien sûr à présent que tu n'es plus champi, n'est-ce pas ?
L'enfant se jeta au cou de Madeleine, et devint si pâle qu'elle en fut étonnée et l'ôta doucement de dessus ses genoux en essayant de le distraire. Mais il la quitta au bout d'un moment, et s'enfuit tout seul comme pour se cacher, ce qui donna de l'inquiétude à la meunière. Elle le chercha et le trouva à genoux dans un coin de la grange et tout en larmes.
-- Allons, allons, François, lui dit-elle en le relevant, je ne sais pas ce que tu as. Si c'est que tu penses à ta pauvre mère Zabelle, il faut faire une prière pour elle et tu te sentiras plus tranquille.
-- Non, non, dit l'enfant en tortillant le bord du tablier de Madeleine et en le baisant de toutes ses forces, je ne pensais pas à ma pauvre mère. Est-ce que ce n'est pas vous qui êtes ma mère ?
-- Et pourquoi pleures-tu donc ? Tu me fais de la peine.
-- Oh non ! oh non ! je ne pleure pas, répondit François en essuyant vitement ses yeux et en prenant un air gai ; c'est-à-dire, je ne sais pas pourquoi je pleurais. Vrai, je n'en sais rien, car je suis content comme si j'étais en paradis.
Depuis ce jour-là Madeleine embrassa cet enfant matin et soir, ni plus ni moins que s'il eût été à elle, et la seule différence qu'elle fit entre Jeannie et François, c'est que le plus jeune était le plus gâté et le plus cajolé, comme son âge le comportait. Il n'avait que sept ans lorsque le champi en avait douze, et François comprenait fort bien qu'un grand garçon comme lui ne pouvait être amijolé comme un petit. D'ailleurs ils étaient encore plus différents d'apparence que d'âge. François était si grand et si fort, qu'il paraissait un garçon de quinze ans, et Jeannie était mince et petit comme sa mère, dont il avait toute la retirance.
En sorte qu'il arriva qu'un matin qu'elle recevait son bonjour sur le pas de sa porte, et qu'elle l'embrassait comme de coutume, sa servante lui dit :
-- M'est avis, sans vous offenser, notre maîtresse, que ce gars est bien grand pour se faire embrasser comme une petite fille.
-- Tu crois ? répondit Madeleine étonnée. Mais tu ne sais donc pas l'âge qu'il a ?
-- Si fait ; aussi je n'y verrais pas de mal, n'était qu'il est champi, et que moi, qui ne suis que votre servante, je n'embrasserais pas ça pour bien de l'argent.
-- Ce que vous dites là est mal, Catherine, reprit madame Blanchet, et surtout vous ne devriez pas le dire devant ce pauvre enfant.
-- Qu'elle le dise et que tout le monde le dise ; répliqua François avec beaucoup de hardiesse. Je ne m'en fais pas de peine : Pourvu que je ne sois pas champi pour vous, madame Blanchet, je suis très content.
-- Tiens, voyez donc ! dit la servante. C'est la première fois que je l'entends muser si longtemps. Tu sais donc mettre trois paroles au bout l'une de l'autre, François ? Eh bien ! vrai, je croyais que tu ne comprenais pas seulement ce qu'on disait. Si j'avais su que tu écoutais, je n'aurais pas dit devant toi ce que j'ai dit, car je n'ai nulle envie de te molester. Tu es bon garçon, très tranquille et complaisant. Allons, allons, n'y pense pas ; si je trouve drôle que notre maîtresse t'embrasse, c'est parce que tu me parais trop grand pour ça, et que ta câlinerie te fait paraître encore plus sot que tu n'es.
Ayant ainsi raccommodé la chose, la grosse Catherine alla faire sa soupe et n'y pensa plus.
Mais le champi suivit Madeleine au lavoir, et s'asseyant auprès d'elle, il lui parla encore comme il savait parler avec elle et pour elle seule.
-- Vous souvenez-vous, madame Blanchet, lui dit-il, d'une fois que j'étais là, il y a bien longtemps, et que vous m'avez fait dormir dans votre chéret ?
-- Oui, mon enfant, répondit-elle, et c'est même la première fois que nous nous sommes vus.
-- C'est donc la première fois ? Je n'en étais pas certain, je ne m'en souviens pas bien ; car quand je pense à ce temps-là, c'est comme dans un rêve. Et combien d'années est-ce qu'il y a de ça ?
-- Il y a... attends donc, il y a environ six ans, car mon Jeannie avait quatorze mois.
-- Comme cela je n'étais pas si vieux qu'il est à présent ? Croyez-vous que quand il aura fait sa première communion, il se souviendra de tout ce qui lui arrive à présent ?
-- Oh ! oui, je m'en souviendrai bien, dit Jeannie.
-- Ça dépend, reprit François. Qu'est-ce que tu faisais hier à cette heure-ci ?
Jeannie, étonné, ouvrit la bouche pour répondre, et resta court d'un air penaud.
-- Eh bien ! et toi ? je parie que tu n'en sais rien non plus, dit à François la meunière qui avait coutume de s'amuser à les entendre deviser et babiller ensemble.
-- Moi, moi ? dit le champi embarrassé, attendez donc... J'allais aux champs et j'ai passé par ici... et j'ai pensé à vous ; c'est hier, justement, que je me suis souvenu du jour où vous m'avez plié dans votre chéret.
-- Tu as bonne mémoire, et c'est étonnant que tu te souviennes de si loin. Et te souviens-tu que tu avais la fièvre ?
-- Non, par exemple !
-- Et que tu m'as rapporté mon linge à la maison sans que je te le dise ?
-- Non plus.
-- Moi, je m'en suis toujours souvenue, parce que c'est à cela que j'ai connu que tu étais de bon coeur.
-- Moi aussi, je suis d'un bon coeur, pas vrai, mère ? dit le petit Jeannie en présentant à sa mère une pomme qu'il avait à moitié rongée.
-- Certainement, toi aussi, et tout ce que tu vois faire de bien à François, tu le feras aussi plus tard.
-- Oui, oui, répliqua l'enfant bien vite ; je monterai ce soir sur la pouliche jaune, et j'irai la conduire au pré.
-- Oui-da, dit François en riant ; et puis tu monteras aussi sur le grand cormier pour dénicher les croquabeilles ? Attends, que je vas te laisser faire, petiot ! Mais dites-moi donc, madame Blanchet, il y a une chose que je veux vous demander, mais je ne sais pas si vous voudrez me la dire.
-- Voyons.
-- C'est pourquoi ils croient me fâcher en m'appelant champi. Est-ce que c'est mal d'être champi ?
-- Mais non, mon enfant, puisque ce n'est pas ta faute.
-- Et à qui est-ce la faute ?
-- C'est la faute aux riches.
-- La faute aux riches ! comment donc ça ?
-- Tu m'en demandes bien long aujourd'hui ; je te dirai ça plus tard.
-- Non, non, tout de suite, madame Blanchet.
-- Je ne peux pas t'expliquer... D'abord sais-tu toi-même ce que c'est que d'être champi ?
-- Oui, c'est d'avoir été mis à l'hospice par ses père et mère, parce qu'ils n'avaient pas le moyen pour vous nourrir et vous élever.
-- C'est ça. Tu vois donc bien que s'il y a des gens assez malheureux pour ne pouvoir pas élever leurs enfants eux-mêmes, c'est la faute aux riches qui ne les assistent pas.
-- Ah ! c'est juste ! répondit le champi tout pensif. Pourtant il y a de bons riches, puisque vous l'êtes, vous, madame Blanchet ; c'est le tout de se trouver au droit pour les rencontrer.
Cependant le Champi, qui allait toujours rêvassant et cherchant des raisons à tout, depuis qu'il savait lire et qu'il avait fait sa première communion, rumina dans sa tête ce que la Catherine avait dit à madame Blanchet à propos de lui ; mais il eut beau y songer, il ne put jamais comprendre pourquoi, de ce qu'il devenait grand, il ne devait plus embrasser Madeleine. C'était le garçon le plus innocent de la terre, et il ne se doutait point de ce que les gars de son âge apprennent bien trop vite à la campagne.
Sa grande honnêteté d'esprit lui venait de ce qu'il n'avait pas été élevé comme les autres. Son état de champi, sans lui faire honte, l'avait toujours rendu malhardi ; et, bien qu'il ne prît point ce nom-là pour une injure, il ne s'accoutumait pas à l'étonnement de porter une qualité qui le faisait toujours différent de ceux avec qui il se trouvait. Les autres champis sont presque toujours humiliés de leur sort, et on le leur fait si durement comprendre qu'on leur ôte de bonne heure la fierté du chrétien. Ils s'élèvent en détestant ceux qui les ont mis au monde, sans compter qu'ils n'aiment pas davantage ceux qui les y ont fait rester. Mais il se trouva que François était tombé dans les mains de la Zabelle qui l'avait aimé et qui ne le maltraitait point, et ensuite qu'il avait rencontré Madeleine dont la charité était plus grande et les idées plus humaines que celles de tout le monde. Elle avait été pour lui ni plus ni moins qu'une bonne mère, et un champi qui rencontre de l'amitié est meilleur qu'un autre enfant, de même qu'il est pire quand il se voit molesté et avili.
Aussi François n'avait-il jamais eu d'amusement et de contentement parfait que dans la compagnie de Madeleine, et au lieu de rechercher les autres pastours pour se divertir, il s'était élevé tout seul, ou pendu aux jupons des deux femmes qui l'aimaient. Quand il était avec Madeleine surtout, il se sentait aussi heureux que pouvait l'être Jeannie, et il n'était pas pressé d'aller courir avec ceux qui le traitaient bien vite de champi, puisque avec eux il se trouvait tout d'un coup, et sans savoir pourquoi, comme un étranger.
Il arriva donc en âge de quinze ans sans connaître la moindre malice, sans avoir l'idée du mal, sans que sa bouche eût jamais répété un vilain mot, et sans que ses oreilles l'eussent compris. Et pourtant depuis le jour où Catherine avait critiqué sa maîtresse sur l'amitié qu'elle lui montrait, cet enfant eut le grand sens et le grand jugement de ne plus se faire embrasser par la meunière. Il eut l'air de ne pas y penser, et peut-être d'avoir honte de faire la petite fille et le câlin, comme disait Catherine. Mais, au fond, ce n'était pas cette honte-là qui le tenait. Il s'en serait bien moqué, s'il n'eût comme deviné qu'on pouvait faire un reproche à cette chère femme de l'aimer. Pourquoi un reproche ? Il ne se l'expliquait point ; et voyant qu'il ne le trouverait pas de lui-même, il ne voulut pas se le faire expliquer par Madeleine. Il savait qu'elle était capable de supporter la critique par amitié et par bon coeur ; car il avait bonne mémoire, et il se souvenait bien que Madeleine avait été tancée et en danger d'être battue dans le temps, pour lui avoir fait du bien.
En sorte que, par son bon instinct, il lui épargna l'ennui d'être reprise et moquée à cause de lui. Il comprit, et c'est merveille ! il comprit, ce pauvre enfant, qu'un champi ne devait pas être aimé autrement qu'en secret, et plutôt que de causer un désagrément à Madeleine, il eût consenti à ne pas être aimé du tout.
Il était attentif à son ouvrage, et comme, à mesure qu'il devenait grand, il avait plus de travail sur les bras, il advint que peu à peu il fut moins souvent avec Madeleine. Mais il ne s'en faisait pas de chagrin, parce qu'en travaillant il se disait que c'était pour elle, et qu'il serait bien récompensé par le plaisir de la voir aux repas. Le soir, quand Jeannie était endormi, Catherine allait se coucher, et François restait encore, dans les temps de veillée, pendant une heure ou deux avec Madeleine. Il lui faisait lecture de livres ou causait avec elle pendant qu'elle travaillait. Les gens de campagne ne lisent pas vite ; si bien que les deux livres qu'ils avaient suffisaient pour les contenter. Quand ils avaient lu trois pages dans la soirée, c'était beaucoup, et quand le livre était fini, il s'était passé assez de temps depuis le commencement, pour qu'on pût reprendre la première page, dont on ne se souvenait pas trop. Et puis il y a deux manières de lire, et il serait bon de dire cela aux gens qui se croient bien instruits. Ceux qui ont beaucoup de temps à eux, et beaucoup de livres, en avalent tant qu'ils peuvent et se mettent tant de sortes de choses dans la tête, que le bon Dieu n'y connaît plus goutte. Ceux qui n'ont pas le temps et les livres sont heureux quand ils tombent sur le bon morceau. Ils le recommencent cent fois sans se lasser, et chaque fois, quelque chose qu'ils n'avaient pas bien remarqué leur fait venir une nouvelle idée. Au fond, c'est toujours la même idée, mais elle est si retournée, si bien goûtée et digérée, que l'esprit qui la tient est mieux nourri et mieux portant, à lui tout seul, que trente mille cervelles remplies de vents et de fadaises. Ce que je vous dis là, mes enfants, je le tiens de M. le curé, qui s'y connaît.
Or donc, ces deux personnes-là vivaient contentes de ce qu'elles avaient à consommer en fait de savoir, et elles le consommaient tout doucement, s'aidant l'une l'autre à comprendre et à aimer ce qui fait qu'on est juste et bon. Il leur venait par là une grande religion et un grand courage, et il n'y avait pas de plus grand bonheur pour elles que de se sentir bien disposées pour tout le monde, et d'être d'accord en tout temps et en tout lieu, sur l'article de la vérité et la volonté de bien agir.
A suivre...
A bientôt et portez-vous bien !

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OLYMPE DE GOUGES (1ère partie)
GEORGE SAND : L'AMITIE DE LA BONNE DAME DE NOHANT POUR FLAUBERT
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