ECOUTEZ VOIR !

Pour écouter la voix de Guillaume Apollinaire enregistrée en 1913 et lisant deux de ses poèmes, dont le célèbre Pont Mirabeau, entrez dans le phonographe... 

Pour écouter la voix d'Albert Camus lisant L'Etranger, entrez dans le phonographe...

Une fois sur cette page de renvoi, la flèche mouvante, située en bas à gauche,  vous permettra d'accéder à d'autres textes audio diffusés par le site www.bibliopax.com.

Pour accéder à un article du blog, veuillez cliquer sur son titre.  

IMAGES ALEATOIRES


Samedi 4 août 2007

M. Blanchet ne regardait plus trop à la dépense qui se faisait chez lui, parce qu'il avait réglé le compte de l'argent qu'il donnait chaque mois à sa femme pour l'entretien de la maison, et que c'était aussi peu que possible. Madeleine pouvait, sans le fâcher, se priver de ses propres aises, et donner à ceux qu'elle savait malheureux autour d'elle, un jour un peu de bois, un autre jour une partie de son repas, et un autre jour encore quelques légumes, du linge, des oeufs, que sais-je ? Elle venait à bout d'assister son prochain, et quand les moyens lui manquaient, elle faisait de ses mains l'ouvrage des pauvres gens, et empêchait que la maladie ou la fatigue ne les fît mourir. Elle avait tant d'économie, elle raccommodait si soigneusement ses hardes, qu'on eût dit qu'elle vivait bien ; et pourtant, comme elle voulait que son monde ne souffrît pas de sa charité, elle s'accoutumait à ne manger presque rien, à ne jamais se reposer, et à dormir le moins possible. Le champi voyait tout cela, et le trouvait tout simple ; car, par son naturel aussi bien que par l'éducation qu'il recevait de Madeleine, il se sentait porté au même goût et au même devoir. Seulement quelquefois il s'inquiétait de la fatigue que se donnait la meunière, et se reprochait de trop dormir et de trop manger. Il aurait voulu pouvoir passer la nuit à coudre et à filer à sa place, et quand elle voulait lui payer son gage qui était monté à peu près à vingt écus, il se fâchait et l'obligeait de le garder en cachette du meunier.

-- Si ma mère Zabelle n'était pas morte, disait-il, cet argent-là aurait été pour elle. Qu'est-ce que vous voulez que je fasse avec de l'argent ? Je n'en ai pas besoin, puisque vous prenez soin de mes hardes et que vous me fournissez les sabots. Gardez-le donc pour de plus malheureux que moi. Vous travaillez déjà tant pour le pauvre monde ! Eh bien, si vous me donnez de l'argent, il faudra donc que vous travailliez encore plus, et si vous veniez à tomber malade et à mourir comme ma pauvre Zabelle, je demande un peu à quoi me servirait d'avoir de l'argent dans mon coffre ? ça vous ferait-il revenir, et ça m'empêcherait-il de me jeter dans la rivière ?

-- Tu n'y songes pas, mon enfant, lui dit Madeleine, un jour qu'il revenait à cette idée-là, comme il lui arrivait de temps en temps : se donner la mort n'est pas d'un chrétien, et si je mourais, ton devoir serait de me survivre pour consoler et soutenir mon Jeannie. Est-ce que tu ne le ferais pas, voyons ?

-- Oui, tant que Jeannie serait enfant et aurait besoin de mon amitié. Mais après !... Ne parlons pas de ça, madame Blanchet. Je ne peux pas être bon chrétien sur cet article-là. Ne vous fatiguez pas tant, ne mourez pas, si vous voulez que je vive sur la terre.

-- Sois donc tranquille, je n'ai pas envie de mourir. Je me porte bien. Je suis faite au travail, et même je suis plus forte à présent que je ne l'étais dans ma jeunesse.

-- Dans votre jeunesse ! dit François étonné ; vous n'êtes donc pas jeune ?

Et il avait peur qu'elle ne fût en âge de mourir.

-- Je crois que je n'ai pas eu le temps de l'être, répondit Madeleine en riant comme une personne qui fait contre mauvaise fortune bon coeur ; et à présent j'ai vingt-cinq ans, ce qui commence à compter pour une femme de mon étoffe ; car je ne suis pas née solide comme toi, petit, et j'ai eu des peines qui m'ont avancée plus que l'âge.

-- Des peines ! oui, mon Dieu ! Dans le temps que monsieur Blanchet vous parlait si durement, je m'en suis bien aperçu. Ah ! que le bon Dieu me le pardonne ! je ne suis pourtant pas méchant ; mais un jour qu'il avait levé la main sur vous, comme s'il voulait vous frapper... Ah ! il a bien fait de s'en priver, car j'avais empoigné un fléau, - personne n'y avait fait attention, - et j'allais tomber dessus... Mais il y a déjà longtemps de ça, madame Blanchet, car je me souviens que je n'étais pas si grand que lui de toute la tête, et à présent je vois le dessus de ses cheveux. Et à cette heure, madame Blanchet, il ne vous dit quasiment plus rien, vous n'êtes plus malheureuse ?

-- Je ne le suis plus ! tu crois ? dit Madeleine un peu vivement, en songeant qu'elle n'avait jamais eu d'amour dans son mariage. Mais elle se reprit, car cela ne regardait pas le champi, et elle ne devait pas faire entendre ces idées-là à un enfant. -- À cette heure, dit-elle, tu as raison, je ne suis plus malheureuse ; je vis comme je l'entends. Mon mari est beaucoup plus honnête avec moi ; mon fils profite bien, et je n'ai à me plaindre d'aucune chose.

-- Et moi, vous ne me faites pas entrer en ligne de compte ? moi... je...

-- Eh bien ! toi aussi tu profites bien, et ça me donne du contentement.

-- Mais je vous en donne peut-être encore autrement ?

-- Oui, tu te conduis bien, tu as bonne idée en toutes choses, et je suis contente de toi.

-- Oh ! si vous n'étiez pas contente de moi, quel mauvais drôle, quel rien du tout je serais, après la manière dont vous m'avez traité ! Mais il y a encore autre chose qui devrait vous rendre heureuse, si vous pensiez comme moi.

-- Eh bien, dis-le, car je ne sais pas quelle finesse tu arranges pour me surprendre.

-- Il n'y a pas de finesse, madame Blanchet, je n'ai qu'à regarder en moi, et j'y vois une chose ; c'est que, quand même je souffrirais la faim, la soif, le chaud et le froid, et que par-dessus le marché je serais battu à mort tous les jours, et qu'ensuite je n'eusse pour me reposer qu'un fagot d'épines ou un tas de pierres, eh bien !... comprenez-vous ?

-- Je crois que oui, mon François ; tu ne te trouverais pas malheureux de tout ce mal-là, pourvu que ton coeur fût en paix avec le bon Dieu ?

-- Il y a ça d'abord, et ça va sans dire. Mais moi je voulais dire autre chose.

-- Je n'y suis point, et je vois que tu es devenu plus malin que moi.

-- Non, je ne suis pas malin. Je dis que je souffrirais toutes les peines que peut avoir un homme vivant vie mortelle, et que je serais encore content en pensant que Madeleine Blanchet a de l'amitié pour moi. Et c'est pour ça que je disais tout à l'heure que si vous pensiez de même, vous diriez : François m'aime tant que je suis contente d'être au monde.

-- Tiens ! tu as raison, mon pauvre cher enfant, répondit Madeleine, et les choses que tu me dis me donnent des fois comme une envie de pleurer. Oui, de vrai, ton amitié pour moi est un des biens de ma vie, et le meilleur peut-être, après... non, je veux dire avec celui de mon Jeannie. Comme tu es plus avancé en âge, tu comprends mieux ce que je te dis, et tu sais mieux me dire aussi ce que tu penses. Je te certifie que je ne m'ennuie jamais avec vous deux, et que je ne demande au bon Dieu qu'une chose à présent, c'est de pouvoir rester longtemps comme nous voilà, en famille, sans nous séparer.

-- Sans nous séparer, je le crois bien ! dit François ; j'aimerais mieux être coupé par morceaux que de vous quitter. Qui est-ce qui m'aimerait comme vous m'avez aimé ? Qui est-ce qui se mettrait en danger d'être maltraitée pour un pauvre champi, et qui l'appellerait son enfant, son cher fils ? car vous m'appelez bien souvent, presque toujours comme ça. Et mêmement ! vous me dites souvent, quand nous sommes seuls : Appelle-moi ma mère, et non pas toujours madame Blanchet. Et moi je n'ose pas, parce que j'ai trop peur de m'y accoutumer et de lâcher ce mot-là devant le monde.

-- Eh bien, quand même ?

-- Oh ! quand même ! on vous le reprocherait, et moi je ne veux pas qu'on vous ennuie à cause de moi. Je ne suis pas fier, allez ! je n'ai pas besoin qu'on sache que vous m'avez relevé de mon état de champi. Je suis bien assez heureux de savoir, à moi tout seul, que j'ai une mère dont je suis l'enfant ! Ah ! il ne faut pas que vous mouriez, madame Blanchet, surajouta le pauvre François en la regardant d'un air triste, car il avait depuis quelque temps des idées de malheur : si je vous perdais, je n'aurais plus personne sur la terre, car vous irez pour sûr dans le paradis du bon Dieu, et moi je ne sais pas si je suis assez méritant pour avoir la récompense d'y aller avec vous.

François avait dans tout ce qu'il disait et dans tout ce qu'il pensait comme un avertissement de quelque gros malheur, et, à quelque temps de là, ce malheur tomba sur lui.

Il était devenu le garçon du moulin. C'était lui qui allait chercher le blé des pratiques sur son cheval, et qui le leur reportait en farine. Ça lui faisait faire souvent de longues courses, et mêmement il allait souvent chez la maîtresse de Blanchet, qui demeurait à une petite lieue du moulin. Il n'aimait guère cette commission-là, et il ne s'arrêtait pas une minute dans la maison quand son blé était pesé et mesuré...

...................

En cet endroit de l'histoire, la raconteuse s'arrêta.

-- Savez-vous qu'il y a longtemps que je parle ? dit-elle aux paroissiens qui l'écoutaient. Je n'ai plus le poumon comme à quinze ans, et m'est avis que le chanvreur, qui connaît l'affaire mieux que moi-même, pourrait bien me relayer. D'autant mieux que nous arrivons à un endroit où je ne me souviens plus si bien.

-- Et moi, répondit le chanvreur, je sais bien pourquoi vous n'êtes plus mémorieuse au milieu comme vous l'étiez au commencement ; c'est que ça commence à mal tourner pour le champi, et que ça vous fait peine, parce que vous avez un coeur de poulet, comme toutes les dévotes, aux histoires d'amour.

-- Ça va donc tourner en histoire d'amour ? dit Sylvine Courtioux qui se trouvait là.

-- Ah ! bon ! repartit le chanvreur, je savais bien que je ferais dresser l'oreille aux jeunes filles en lâchant ce mot-là. Mais patience, l'endroit où je vas reprendre, avec charge de mener l'histoire à bonne fin, n'est pas encore ce que vous voudriez savoir. Où en êtes-vous restée, mère Monique ?

-- J'en étais sur la maîtresse à Blanchet.

-- C'est ça, dit le chanvreur. Cette femme-là s'appelait Sévère, et son nom n'était pas bien ajusté sur elle, car elle n'avait rien de pareil dans son idée. Elle en savait long pour endormir les gens dont elle voulait voir reluire les écus au soleil. On ne peut pas dire qu'elle fût méchante, car elle était d'humeur réjouissante et sans souci, mais elle rapportait tout à elle, et ne se mettait guère en peine du dommage des autres, pourvu qu'elle fût brave et fêtée. Elle avait été à la mode dans le pays, et, disait-on, elle avait trouvé trop de gens à son goût. Elle était encore très belle femme et très avenante, vive quoique corpulente, et fraîche comme une guigne. Elle ne faisait pas grande attention au champi, et si elle le rencontrait dans son grenier ou dans sa cour, elle lui disait quelque fadaise pour se moquer de lui, mais sans mauvais vouloir, et pour l'amusement de le voir rougir ; car il rougissait comme une fille quand cette femme lui parlait, et il se sentait mal à son aise. Il lui trouvait un air hardi, et elle lui faisait l'effet d'être laide et méchante, quoiqu'elle ne fût ni l'une ni l'autre ; du moins la méchanceté ne lui venait que quand on la contrariait dans ses intérêts ou dans son contentement d'elle-même ; et mêmement il faut dire qu'elle aimait à donner presque autant qu'à recevoir. Elle était généreuse par braverie, et se plaisait aux remerciements. Mais, dans l'idée du champi, ce n'était qu'une diablesse qui réduisait madame Blanchet à vivre de peu et à travailler au-dessus de ses forces.

Pourtant il se trouva que le champi entrait dans ses dix-sept ans, et que madame Sévère trouva qu'il était diablement beau garçon. Il ne ressemblait pas aux autres enfants de campagne, qui sont trapus et comme tassés à cet âge-là, et qui ne font mine de se dénouer et de devenir quelque chose que deux ou trois ans plus tard. Lui, il était déjà grand, bien bâti ; il avait la peau blanche, même en temps de moisson, et des cheveux tout frisés qui étaient comme brunets à la racine et finissaient en couleur d'or.
... Est-ce comme ça que vous les aimez, dame Monique ? les cheveux, je dis, sans aucunement parler des garçons.

-- Ça ne vous regarde pas, répondit la servante du curé. Dites votre histoire.

-- Il était toujours pauvrement habillé, mais il aimait la propreté, comme Madeleine Blanchet le lui avait appris ; et tel qu'il était, il avait un air qu'on ne trouvait point aux autres. La Sévère vit tout cela petit à petit, et enfin elle le vit si bien, qu'elle se mit en tête de le dégourdir un peu. Elle n'avait point de préjugés, et quand elle entendait dire : " C'est dommage qu'un si beau gars soit un champi ", elle répondait : " Les champis ont moyen d'être beaux, puisque c'est l'amour qui les a mis dans le monde. "

Voilà ce qu'elle inventa pour se trouver avec lui. Elle fit boire Blanchet plus que de raison à la foire de Saint-Denis-de-Jouhet, et quand elle vit qu'il n'était plus capable de mettre un pied devant l'autre, elle le recommanda à ses amis de l'endroit pour qu'on le fit coucher. Et alors elle dit à François, qui était venu là avec son maître pour conduire des bêtes en foire :

-- Petit, je laisse ma jument à ton maître pour revenir demain matin ; toi, tu vas monter sur la sienne et me prendre en croupe pour me ramener chez moi.

L'arrangement n'était point du goût de François. Il dit que la jument du moulin n'était pas assez forte pour porter deux personnes, et qu'il s'offrait à reconduire la Sévère, elle montée sur sa bête, lui sur celle de Blanchet ; qu'il s'en retournerait aussitôt chercher son maître avec une autre monture, et qu'il se portait caution d'être de grand matin à Saint-Denis-de-Jouhet : mais la Sévère ne l'écouta non plus que le tondeur le mouton, et lui commanda d'obéir. François avait peur d'elle, parce que comme Blanchet ne voyait que par ses yeux, elle pouvait le faire renvoyer du moulin s'il la mécontentait, d'autant qu'on était à la Saint-Jean. Il la prit donc en croupe, sans se douter, le pauvre gars, que ce n'était pas un meilleur moyen pour échapper à son mauvais sort.

Quand ils se mirent en chemin, c'était à la brune, et quand ils passèrent sur la pelle de l'étang de Rochefolle, il faisait nuit grande. La lune n'était pas encore sortie des bois, et les chemins qui sont, de ce côté-là, tout ravinés par les eaux de source, n'avaient rien de bon. Et si, François talonnait la jument et allait vite, car il s'ennuyait tout à fait avec la Sévère, et il aurait déjà voulu être auprès de madame Blanchet.

Mais la Sévère, qui n'était pas si pressée d'arriver à son logis, se mit à faire la dame et à dire qu'elle avait peur, qu'il fallait marcher le pas, parce que la jument ne relevait pas bien ses pieds et qu'elle risquait de s'abattre.

-- Bah ! dit François sans l'écouter, ce serait donc la première fois qu'elle prierait le bon Dieu ; car, sans comparaison du saint baptême, jamais je ne vis jument si peu dévote !

-- Tu as de l'esprit, François, dit la Sévère en ricanant, comme si François avait dit quelque chose de bien drôle et de bien nouveau.

-- Ah ! pas du tout, ma foi, répondit le champi, qui pensa qu'elle se moquait de lui.

-- Allons, tu ne vas pas trotter à la descente, que je compte ?

-- N'ayez pas peur, nous trotterons bien tout de même.

Le trot, en descendant, coupait le respire à la grosse Sévère et l'empêchait de causer, ce dont elle fut contrariée, car elle comptait enjôler le jeune homme avec ses paroles. Mais elle ne voulut pas faire voir qu'elle n'était plus assez jeune ni assez mignonne pour endurer la fatigue, et elle ne dit mot pendant un bout de chemin.

Quand ça fut dans le bois de châtaigniers, elle s'avisa de dire :

-- Attends, François, il faut t'arrêter, mon ami François : la jument vient de perdre un fer.

-- Quand même elle serait déferrée, dit François, je n'ai là ni clous ni marteau pour la rechausser.

-- Mais il ne faut pas perdre le fer. Ça coûte ! Descends, je te dis, et cherche-le.

-- Pardine, je le chercherais bien deux heures sans le trouver, dans ces fougères ! Et mes yeux ne sont pas des lanternes.

-- Si fait, François, dit la Sévère d'un ton moitié sornette, moitié amitié ; tes yeux brillent comme des vers luisants.

-- C'est donc que vous les voyez derrière mon chapeau ? répondit François pas du tout content de ce qu'il prenait pour des moqueries.

-- Je ne les vois pas à cette heure, dit la Sévère avec un soupir aussi gros qu'elle ; mais je les ai vus d'autres fois !

-- Ils ne vous ont jamais rien dit, reprit l'innocent champi. Vous pourriez bien les laisser tranquilles, car ils ne vous ont pas fait d'insolence, et ne vous en feront mie.

-- Je crois, dit en cet endroit la servante du curé, que vous pourriez passer un bout de l'histoire. Ce n'est pas bien intéressant de savoir toutes les mauvaises raisons que chercha cette mauvaise femme pour surprendre la religion de notre champi.

-- Soyez tranquille, mère Monique, répondit le chanvreur, j'en passerai tout ce qu'il faudra. Je sais que je parle devant des jeunesses, et je ne dirai parole de trop.

Nous en étions restés aux yeux de François, que la Sévère aurait voulu rendre moins honnêtes qu'il ne se vantait de les avoir avec elle. -- Quel âge avez-vous donc, François ? qu'elle lui dit, essayant de lui donner du vous, pour lui faire comprendre qu'elle ne voulait plus le traiter comme un gamin.

-- Oh ! ma foi ! je n'en sais rien au juste, répondit le champi qui commençait à la voir venir avec ses gros sabots. Je ne m'amuse pas souvent à faire le compte de mes jours.

-- On dit que vous n'avez que dix-sept ans, reprit-elle ; mais moi, je gage que vous en avez vingt car, vous voilà grand, et bientôt vous aurez de la barbe.

-- Ça m'est très égal, dit François en bâillant.

-- Oui-da ! vous allez trop vite, mon garçon. Voilà que j'ai perdu ma bourse !

-- Diantre ! dit François, qui ne la supposait pas encore si madrée qu'elle était, il faut donc que vous descendiez pour la chercher, car c'est peut-être de conséquence ?

Il descendit et l'aida à dévaler ; elle ne se fit point faute de s'appuyer sur lui, et il la trouva plus lourde qu'un sac de blé.

Elle fit mine de chercher sa bourse, qu'elle avait dans sa poche, et il s'en alla à cinq ou six pas d'elle, tenant la jument par la bride.

-- Eh ! vous ne m'aidez point à chercher ? fit-elle.

-- Il faut bien que je tienne la jument, fit-il, car elle pense à son poulain, et elle se sauverait si on la lâchait.

La Sévère chercha sous les pieds de la jument, tout à côté de François, et à cela il vit bien qu'elle n'avait rien perdu, si ce n'est l'esprit.

-- Nous n'étions pas encore là, dit-il, quand vous avez crié après votre boursicot. Il ne se peut donc guère que vous le retrouviez par ici.

-- Tu crois donc que c'est une frime, malin ? répondit-elle en voulant lui tirer l'oreille ; car je crois que tu fais le malin...

Mais François se recula et ne voulut point batifoler.

-- Non, non, dit-il, si vous avez retrouvé vos écus, partons, car j'ai plus envie de dormir que de plaisanter.

-- Alors nous deviserons, dit la Sévère quand elle fut rejuchée derrière lui ; ça charme, comme on dit, l'ennui du chemin.

-- Je n'ai pas besoin de charme, répliqua le champi ; je n'ai point d'ennuis.

-- Voilà la première parole aimable que tu me dis, François !

-- Si c'est une jolie parole, elle m'est donc venue malgré moi, car je n'en sais pas dire.

La Sévère commença d'enrager ; mais elle ne se rendit pas encore à la vérité. " Il faut que ce garçon soit aussi simple qu'un linot, se dit-elle. Si je lui faisais perdre son chemin, il faudrait bien qu'il s'attardât un peu avec moi. "

Et la voilà d'essayer de le tromper, et de le pousser sur la gauche quand il voulait prendre sur la droite. -- Vous nous égarez, lui disait-elle ; c'est la première fois que vous passez par ces endroits-là. Je les connais mieux que vous. Écoutez-moi donc, ou vous me ferez passer la nuit dans les bois, jeune homme !

Mais François, quand il avait passé seulement une petite fois par un chemin, il en avait si bonne connaissance qu'il s'y serait retrouvé au bout d'un an.

-- Non pas, non pas, fit-il, c'est par là, et je ne suis pas toqué, moi. La jument se reconnaît bien aussi, et je n'ai pas envie de passer la nuit à trimer dans les bois.

Si bien qu'il arriva au domaine des Dollins, où demeurait la Sévère, sans s'être laissé détempcer d'un quart d'heure, et sans avoir ouvert l'oreille grand comme un pertuis d'aiguille à ses honnêtetés. Quand ce fut là, elle voulut le retenir, exposant que la nuit était trop noire, que l'eau avait monté, et que les gués étaient couverts. Mais le champi n'avait cure de ces dangers-là, et ennuyé de tant de sottes paroles, il serra les chevilles des pieds, mit la jument au galop sans demander son reste, et s'en revint vitement au moulin, où Madeleine Blanchet l'attendait, chagrinée de le voir si attardé.

Le Champi ne raconta point à Madeleine les choses que la Sévère lui avait donné à entendre ; il n'eût osé, et il n'osait y penser lui-même. Je ne dis point que j'eusse été aussi sage que lui dans la rencontre ; mais enfin sagesse ne nuit point, et puis je dis les choses comme elles sont. Ce gars était aussi comme il faut qu'une fille de bien.

Mais, en songeant la nuit, madame Sévère se choqua contre lui, et s'avisa qu'il n'était peut-être pas si benêt que méprisant. Sur ce penser, sa cervelle s'échauffa et sa bile aussi, et grands soucis de revengement lui passèrent par la tête.

À telles enseignes que le lendemain, lorsque Cadet Blanchet fut de retour auprès d'elle, à moitié dégrisé, elle lui fit entendre que son garçon de moulin était un petit insolent, qu'elle avait été obligée de le tenir en bride et de lui essuyer le bec d'un coup de coude, parce qu'il avait eu idée de lui chanter fleurette et de l'embrasser en revenant de nuit par les bois avec elle.

Il n'en fallait pas tant pour déranger les esprits de Blanchet ; mais elle trouva qu'il n'y en avait pas encore assez, et elle se gaussa de lui pour ce qu'il laissait dans sa maison, auprès de sa femme, un valet en âge et en humeur de la désennuyer.

Voilà, d'un coup, Blanchet jaloux de sa maîtresse et de sa femme. Il prend son bâton de courza, enfonce son chapeau sur ses yeux comme un éteignoir sur un cierge, et il court au moulin sans prendre vent.

Par bonheur qu'il n'y trouva pas le champi. Il avait été abattre et débiter un arbre que Blanchet avait acheté à Blanchard de Guérin, et il ne devait rentrer que le soir. Blanchet aurait bien été le trouver à son ouvrage, mais il craignait, s'il montrait du dépit, que les jeunes meuniers de Guérin ne vinssent à se gausser de lui et de sa jalousie, qui n'était guère de saison après l'abandon et le mépris qu'il faisait de sa femme.

Il l'aurait bien attendu à rentrer, n'était qu'il s'ennuyait de passer le reste du jour chez lui, et que la querelle qu'il voulait chercher à sa femme ne serait pas de durée pour l'occuper jusqu'au soir. On ne peut pas se fâcher longtemps quand on se fâche tout seul.

En fin de compte, il aurait bien été au-devant des moqueries et au-dessus de l'ennui pour le plaisir d'étriller le pauvre champi ; mais comme, en marchant, il s'était un peu raccoisé, il songea que ce champi de malheur n'était plus un petit enfant, et que puisqu'il était d'âge à se mettre l'amour en tête, il était bien d'âge aussi à se mettre la colère ou la défense au bout des mains. Tout cela fit qu'il tenta de se remettre les sens en buvant chopine sans rien dire, tournant dans sa tête le discours qu'il allait faire à sa femme et ne sachant par quel bout entamer.

Il lui avait dit en entrant, d'un air rêche, qu'il avait à se faire écouter, et elle se tenait là, dans sa manière accoutumée, triste, un peu fière, et ne disant mot.

-- Madame Blanchet ; fit-il enfin, j'ai un commandement à vous donner, et si vous étiez la femme que vous paraissez et que vous passez pour être, vous n'auriez pas attendu d'en être avertie.

Là-dessus, il s'arrêta, comme pour reprendre son haleine, mais, de fait, il était quasi honteux de ce qu'il allait lui dire, car la vertu était écrite sur la figure de sa femme comme une prière dans un livre d'Heures.

Madeleine ne lui donna point assistance pour s'expliquer. Elle ne souffla, et attendit la fin, pensant qu'il allait lui reprocher quelque dépense, et ne s'attendant guère à ce dont il retournait.

-- Vous faites comme si vous ne m'entendiez pas, madame Blanchet, ramena le meunier, et, si pourtant, la chose est claire. Il s'agit donc de me jeter cela dehors, et plus tôt que plus tard, car j'en ai prou et déjà trop.

-- Jeter quoi ? fit Madeleine ébahie.

-- Jeter quoi ! Vous n'oseriez dire jeter qui ?

-- Vrai Dieu ! non ; je n'en sais rien, dit-elle. Parlez, si vous voulez que je vous entende.

-- Vous me feriez sortir de mon sang-froid, cria Cadet Blanchet en bramant comme un taureau. Je vous dis que ce champi est de trop chez moi, et que s'il y est encore demain matin, c'est moi qui lui ferai la conduite à grand renfort de bras, à moins qu'il n'aime mieux passer sous la roue de mon moulin.

-- Voilà de vilaines paroles et une mauvaise idée, maître Blanchet, dit Madeleine qui ne put se retenir de devenir blanche comme sa cornette. Vous achèverez de perdre votre métier si vous renvoyez ce garçon ; car vous n'en retrouverez jamais un pareil pour faire votre ouvrage et se contenter de peu. Que vous a donc fait ce pauvre enfant pour que vous le vouliez chasser si durement ?

-- Il me fait faire la figure d'un sot, je vous le dis, madame ma femme, et je n'entends pas être la risée du pays. Il est le maître chez moi, et l'ouvrage qu'il y fait mérite d'être payé à coups de trique.

Il fut besoin d'un peu de temps pour que Madeleine entendît ce que son mari voulait dire. Elle n'en avait du tout l'idée, et elle lui présenta toutes les bonnes raisons qu'elle put trouver pour le rapaiser et l'empêcher de s'obstiner dans sa fantaisie.

Mais elle y perdit ses peines ; il ne s'en fâcha que plus fort, et quand il vit qu'elle s'affligeait de perdre son bon serviteur François, il se remit en humeur de jalousie, et lui dit là-dessus des paroles si dures qu'elle ouvrit à la fin l'oreille, et se prit à pleurer de honte, de fierté et de grand chagrin.

La chose n'en alla que plus mal ; Blanchet jura qu'elle était amoureuse de cette marchandise d'hôpital, qu'il en rougissait pour elle, et que si elle ne mettait pas ce champi à la porte sans délibérer, il se promettait de l'assommer et de le moudre comme grain.

Sur quoi elle lui répondit plus haut qu'elle n'avait coutume, qu'il était bien le maître de renvoyer de chez lui qui bon lui semblait, mais non d'offenser ni d'insulter son honnête femme, et qu'elle s'en plaindrait au bon Dieu et aux saints du paradis comme d'une injustice qui lui faisait trop de tort et trop de peine. Et par ainsi, de mot en mot, elle en vint malgré son propre vouloir, à lui reprocher son mauvais comportement, et à lui pousser cette raison bien vraie, que quand on est mécontent sous son sien bonnet, on voudrait faire tomber celui des autres dans la boue.

La chose se gâta davantage ainsi, et quand Blanchet commença à voir qu'il était dans son tort, la colère fut son seul remède. Il menaça Madeleine de lui clore la bouche d'un revers de main, et il l'eût fait si Jeannie, attiré par le bruit, ne fût venu se mettre entre eux sans savoir ce qu'ils avaient, mais tout pâle et déconfit d'entendre cette chamaillerie. Blanchet voulut le renvoyer, et il pleura, ce qui donna sujet à son père de dire qu'il était mal élevé, capon, pleurard, et que sa mère n'en ferait rien de bon. Puis il prit coeur et se leva en coupant l'air de son bâton et en jurant qu'il allait tuer le champi.

Quand Madeleine le vit si affolé de fureur, elle se jeta au-devant de lui, et avec tant de hardiesse qu'il en fut démonté et se laissa faire par surprise ; elle lui ôta des mains son bâton et le jeta au loin dans la rivière. Puis elle lui dit, sans caller aucunement : -- Vous ne ferez point votre perte en écoutant votre mauvaise tête. Songez qu'un malheur est bientôt arrivé quand on ne se connaît plus, et si vous n'avez point d'humanité, pensez à vous-même et aux suites qu'une mauvaise action peut donner à la vie d'un homme. Depuis longtemps, mon mari, vous menez mal la vôtre, et vous allez croissant de train et de galop dans un mauvais chemin. Je vous empêcherai, à tout le moins aujourd'hui, de vous jeter dans un pire mal qui aurait sa punition dans ce bas monde et dans l'autre. Vous ne tuerez personne, vous retournerez plutôt d'où vous venez que de vous buter à chercher revenge d'un affront qu'on ne vous a point fait. Allez-vous-en, c'est moi qui vous le commande dans votre intérêt, et c'est la première fois de ma vie que je vous donne un commandement. Vous l'écouterez, parce que vous allez voir que je ne perds point pour cela le respect que je vous dois. Je vous jure sur ma foi et mon honneur que demain le champi ne sera plus céans, et que vous pourrez y revenir sans danger de le rencontrer.

Cela dit, Madeleine ouvrit la porte de la maison pour faire sortir son mari, et Cadet Blanchet, tout confondu de la voir prendre ces façons-là, content, au fond, de s'en aller et d'avoir obtenu soumission sans exposer sa peau, replanta son chapeau sur son chef, et, sans rien dire de plus, s'en retourna auprès de la Sévère. Il se vanta bien à elle et à d'autres d'avoir fait sentir le bois vert à sa femme et au champi ; mais comme de cela il n'était rien, la Sévère goûta son plaisir en fumée.

Quand Madeleine Blanchet fut toute seule, elle envoya ses ouailles et sa chèvre aux champs sous la garde de Jeannie, et elle s'en fut au bout de l'écluse du moulin, dans un recoin de terrain que la course des eaux avait mangé tout autour, et où il avait poussé tant de rejets et de branchages sur les vieilles souches d'arbres, qu'on ne s'y voyait point à deux pas. C'était là qu'elle allait souvent dire ses raisons au bon Dieu, parce qu'elle n'y était pas dérangée et qu'elle pouvait s'y tenir cachée derrière les grandes herbes folles, comme une poule d'eau dans son nid de vertes brindilles.

Sitôt qu'elle y fut, elle se mit à deux genoux pour faire une bonne prière, dont elle avait grand besoin et dont elle espérait grand confort ; mais elle ne put songer à autre chose qu'au pauvre champi qu'il fallait renvoyer et qui l'aimait tant qu'il en mourrait de chagrin. Si bien qu'elle ne put rien dire au bon Dieu, sinon qu'elle était trop malheureuse de perdre son seul soutien et de se départir de l'enfant de son coeur. Et alors elle pleura tant et tant, que c'est miracle qu'elle en revint, car elle fut si suffoquée, qu'elle en chut tout de son long sur l'herbage, et y demeura privée de sens pendant plus d'une heure.

À la tombée de la nuit elle tâcha pourtant de se ravoir ; et comme elle entendit Jeannie qui ramenait ses bêtes en chantant, elle se leva comme elle put et alla préparer le souper. Peu après elle entendit venir les boeufs qui rapportaient le chêne acheté par Blanchet, et Jeannie courut bien joyeux au-devant de son ami François qu'il s'ennuyait de n'avoir pas vu de la journée. Ce pauvre petit Jeannie avait eu du chagrin, dans le moment, de voir son père faire de mauvais yeux à sa chère mère, et il avait pleuré aux champs sans pouvoir comprendre ce qu'il y avait entre eux. Mais chagrin d'enfant et rosée du matin n'ont pas de durée, et déjà il ne se souvenait plus de rien. Il prit François par la main, et, sautant comme un petit perdreau, il l'amena auprès de Madeleine.

Il ne fallut pas que le champi regardât la meunière par deux fois pour aviser ses yeux rouges et sa figure toute blêmie. " Mon Dieu, se dit-il, il y a un malheur dans la maison ", et il se mit à blêmir aussi et à trembler, et à regarder Madeleine, pensant qu'elle lui parlerait. Mais elle le fit asseoir et lui servit son repas sans rien dire, et il ne put avaler une bouchée. Jeannie mangeait et devisait tout seul, et il n'avait plus de souci, parce que sa mère l'embrassait de temps en temps et l'encourageait à bien souper.

Quand il fut couché, pendant que la servante rangeait la chambre, Madeleine sortit et fit signe à François d'aller avec elle. Elle descendit le pré et marcha jusqu'à la fontaine. Là, prenant son courage à deux mains : -- Mon enfant, lui dit-elle, le malheur est sur toi et sur moi, et le bon Dieu nous frappe d'un rude coup. Tu vois comme j'en souffre ; par amitié pour moi, tâche d'avoir le coeur moins faible, car si tu ne me soutiens, je ne sais ce que je deviendrai.

François ne devina rien, bien qu'il supposât tout d'abord que le mal venait de M. Blanchet.

-- Qu'est-ce que vous me dites là ? dit-il à Madeleine en lui embrassant les mains tout comme si elle eût été sa mère. Comment pouvez-vous penser que je manquerai de coeur pour vous consoler et vous soutenir ? Est-ce que je ne suis pas votre serviteur pour tant que j'ai à rester sur terre ? Est-ce que je ne suis pas votre enfant qui travaillera pour vous, et qui a bien assez de force à cette heure pour ne vous laisser manquer de rien ? Laissez faire monsieur Blanchet, laissez-le manger son fait, puisque c'est son idée. Moi je vous nourrirai, je vous habillerai, vous et notre Jeannie. S'il faut que je vous quitte pour un temps, j'irai me louer, pas loin d'ici, par exemple ! afin de pouvoir vous rencontrer tous les jours et venir passer avec vous les dimanches. Mais me voilà assez fort pour labourer et pour gagner l'argent qu'il vous faudra. Vous êtes si raisonnable et vous vivez de si peu ! Eh bien ! vous ne vous priverez plus tant pour les autres, et vous en serez mieux. Allons, allons, madame Blanchet, ma chère mère, rapaisez-vous et ne pleurez pas, car si vous pleurez, je crois que je vas mourir de chagrin.

Madeleine ayant vu qu'il ne devinait pas et qu'il fallait lui dire tout, recommanda son âme à Dieu et se décida à la grande peine qu'elle était obligée de lui faire.

A suivre...

A bientôt et portez-vous bien !


publié dans : FEUILLETONS
Retour à l'accueil

NE PAS MANQUER...

LES LIVRES DONT JE SUIS L'AUTEUR

GUILLAUME APOLLINAIRE ET MARIE LAURENCIN

CHRISTINE DE PISAN

OLYMPE DE GOUGES (1ère partie)

OLYMPE DE GOUGES (2e partie)

GEORGE SAND : L'AMITIE DE LA BONNE DAME DE NOHANT POUR FLAUBERT

Il y a  1  personne(s) sur ce blog

INFOS PERSONNELLES SUR WIKIPEDIA...  

wikipedia.jpg
INFOS PERSONNELLES SUR GOOGLE...

Pour prendre connaissance de l'actualité littéraire mise à jour par France 3, veuillez rentrer dans le téléviseur... 

Le site du magazine Lire se trouve dans la bibliothèque ci-dessous...

Calendrier

Janvier 2009
L M M J V S D
      1 2 3 4
5 6 7 8 9 10 11
12 13 14 15 16 17 18
19 20 21 22 23 24 25
26 27 28 29 30 31  
<< < > >>
Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur avec TF1 Network - Signaler un abus