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IMAGES ALEATOIRES


Mercredi 15 août 2007

Une matinée M. le curé d'Aigurande vint comme pour se promener au moulin de Jean Vertaud, et il tourna un peu de temps dans la demeure, jusqu'à ce qu'il pût agrafer François dans un coin du jardin. Là il prit un air très secret, et lui demanda s'il était bien François dit la Fraise, nom qu'on lui aurait donné à l'état civil où il avait été présenté comme champi, à cause d'une marque qu'il avait sur le bras gauche. Le curé lui demanda aussi son âge au plus juste, le nom de la femme qui l'avait nourri, les demeurances qu'il avait suivies, et finalement tout ce qu'il pouvait savoir de sa naissance et de sa vie.

François alla quérir ses papiers, et le curé parut fort content.

-- Eh bien ! lui dit-il, venez demain ou ce soir à la cure, et gardez qu'on ne sache ce que j'aurai à vous faire savoir, car il m'est défendu de l'ébruiter, et c'est une affaire de conscience pour moi.

Quand François fut rendu à la cure, M. le curé, ayant bien fermé les portes de la chambre, tira de son armoire quatre petits bouts de papier fin et dit : -- François la Fraise, voilà quatre mille francs que votre mère vous envoie. Il m'est défendu de vous dire son nom, ni dans quel pays elle réside, ni si elle est morte ou vivante à l'heure qu'il est. C'est une pensée de religion qui l'a portée à se ressouvenir de vous, et il paraîtrait qu'elle a toujours eu quelque intention de le faire, puisqu'elle a su vous retrouver, quoique vivant au loin. Elle a su que vous étiez bon sujet, et elle vous donne de quoi vous établir, à condition que d'ici à six mois vous ne parlerez point, si ce n'est à la femme que vous voudriez épouser, du don que voici. Elle me charge de me consulter avec vous pour le placement ou pour le dépôt, et me prie de vous prêter mon nom au besoin pour que l'affaire soit tenue secrète. Je ferai là-dessus ce que vous voudrez ; mais il m'est enjoint de ne vous livrer l'argent qu'en échange de votre parole de ne rien dire et de ne rien faire qui puisse éventer le secret. On sait qu'on peut compter sur votre foi ; voulez-vous la donner ?

François prêta serment et laissa l'argent à M. le curé, en le priant de le faire valoir comme il l'entendrait ; car il connaissait ce prêtre-là pour un bon, et il en est d'eux comme des femmes, qui sont toute bonté ou toute chétivité.

Le champi s'en vint à la maison plus triste que joyeux. Il pensait à sa mère, et il eût bien donné les quatre mille francs pour la voir et l'embrasser. Mais il se disait aussi qu'elle venait peut-être de décéder, et que son présent était une de ces dispositions qu'on prend à l'article de la mort ; et cela le rendait encore plus sérieux, d'être privé de porter son deuil et de lui faire dire des messes. Morte ou vivante, il pria le bon Dieu pour elle, afin qu'il lui pardonnât l'abandon qu'elle avait fait de son enfant, comme son enfant le lui pardonnait de grand coeur, priant Dieu aussi de lui pardonner les siennes fautes pareillement.

Il tâcha bien de ne rien laisser paraître ; mais pour plus d'une quinzaine il fut comme enterré dans des rêvasseries aux heures de son repas, et les Vertaud s'en émerveillèrent.

-- Ce garçon ne nous dit pas toutes ses pensées, observait le meunier. Il faut qu'il ait l'amour en tête.

-- C'est peut-être pour moi, pensait la fille, et il est trop délicat pour s'en confesser. Il a peur qu'on ne le croie affolé de ma richesse plus que de ma personne ; et tout ce qu'il fait, c'est pour empêcher qu'on ne devine son souci.

Là-dessus, elle se mit en tête de séduire sa faroucheté, et elle l'amignonna si honnêtement en paroles et en quarts d'oeil qu'il en fut un peu secoué au milieu de ses ennuis.

Et par moments, il se disait qu'il était assez riche pour secourir Madeleine en cas de malheur, et qu'il pouvait bien se marier avec une fille qui ne lui réclamait point de fortune. Il ne se sentait point affolé d'aucune femme ; mais il voyait les bonnes qualités de Jeannette Vertaud, et il craignait de montrer un mauvais coeur en ne répondant point à ses intentions. Par moments son chagrin lui faisait peine, et il avait quasiment envie de l'en consoler.

Mais voilà que tout d'un coup, à un voyage qu'il fit à Crevant pour les affaires de son maître, il rencontra un cantonnier-piqueur qui était domicilié vers Presles et qui lui apprit la mort de Cadet Blanchet, ajoutant qu'il laissait un grand embrouillas dans ses affaires, et qu'on ne savait si sa veuve s'en tirerait à bien ou à mal.

François n'avait point sujet d'aimer ni de regretter maître Blanchet. Et si, il avait tant de religion dans le coeur, qu'en écoutant la nouvelle de sa mort il eut les yeux moites et la tête lourde comme s'il allait pleurer ; il songeait que Madeleine le pleurait à cette heure, lui pardonnant tout, et ne se souvenant de rien, sinon qu'il était le père de son enfant. Et le regret de Madeleine lui répondait dans l'esprit et le forçait à pleurer aussi pour le chagrin qu'elle devait avoir.

Il eut envie de remonter sur son cheval et de courir auprès d'elle ; mais il pensa devoir en demander la permission à son maître.

-- Mon maître, dit-il à Jean Vertaud, il me faut partir pour un bout de temps, court ou long, je n'en saurais rien garantir. J'ai affaire du côté de mon ancien endroit, et je vous semonds de me laisser aller de bonne amitié ; car, à vous parler en vérité, si vous me déniez ce permis, il ne me sera pas donné de vous complaire, et je m'en irai malgré vous. Excusez-moi de vous dire la chose comme elle est. Si je vous fâche, j'en aurai grand chagrin, et c'est pourquoi je vous demande, pour tout remerciement des services que j'ai pu vous rendre, de ne pas prendre la chose en mal et de me remettre la faute que je fais à cette heure en quittant votre ouvrage. Faire se peut que je revienne au bout de la semaine, si, où je vas, on n'a pas besoin de moi. Mais faire se peut de même que je ne revienne que tard dans l'an, et même point, car je ne vous veux pas tromper. Cependant de tout mon pouvoir je viendrais dans l'occasion vous donner un coup de main, s'il y avait quelque chose que vous ne pourriez pas débrouiller sans moi. Et devant que de partir, je veux vous trouver un bon ouvrier qui me remplace et à qui, si besoin est pour le décider, j'abandonnerai ce qui m'est dû sur mon gage depuis la Saint-Jean passée. Par ainsi, la chose peut s'arranger sans vous porter nuisance, et vous allez me donner une poignée de main pour me porter bonheur et m'alléger un peu du regret que j'ai de vous dire adieu.

Jean Vertaud savait bien que le champi ne voulait pas souvent se contenter, mais que, quand il le voulait, c'était si bien voulu que ni Dieu ni diable n'y pouvaient mais.

-- Contente-toi, mon garçon, fit-il en lui donnant la main ; je mentirais si je disais que ça ne me fait rien. Mais plutôt que d'avoir différend avec toi, je suis consentant de tout.

François employa la journée qui suivit à se chercher un remplaçant pour le meulage, et il en rencontra un bien courageux et juste, qui revenait de l'armée et qui fut content de trouver de l'ouvrage bien payé chez un bon maître, car Jean Vertaud était réputé tel et n'avait jamais fait de tort à personne.

Devant que de se mettre en route, comme il en avait l'idée, à la pique du jour ensuivant, François voulut dire adieu à Jeannette Vertaud sur l'heure du souper. Elle était assise sur la porte de la grange, disant qu'elle avait le mal de tête et ne mangerait point. Il connut qu'elle avait pleuré, et il en fut tracassé dans son esprit. Il ne savait par quel bout s'y prendre pour la remercier de son bon coeur et pour lui dire qu'il ne s'en allait pas moins. Il s'assit à côté d'elle sur une souche de vergne qui se trouvait par là, et il s'évertua pour lui parler, sans trouver un pauvre mot. Là-dessus, elle qui le voyait bien sans le regarder, mit son mouchoir devant les yeux. Il leva la main comme pour prendre la sienne et la réconforter, mais il en fut empêché par l'idée qu'il ne pouvait pas lui dire en conscience ce qu'elle aurait aimé d'entendre. Et quand la pauvre Jeannette vit qu'il restait coi, elle eut honte de son chagrin, se leva tout doucement sans montrer de rancune, et s'en alla dans la grange pleurer tout son comptant.

Elle y resta un peu de temps, pensant qu'il y viendrait peut-être bien et qu'il se déciderait à lui dire quelque bonne parole, mais il s'en défendit et s'en alla souper, assez triste et ne sonnant mot.

Il serait faux de dire qu'il n'avait rien senti pour elle en la voyant pleurer. Il avait bien eu le coeur un peu picoté, et il songeait qu'il aurait pu être bien heureux avec une personne aussi bien famée, qui avait tant de goût pour lui, et qu'il n'était point désagréable à caresser. Mais de toutes ces idées-là il se garait, pensant à Madeleine qui pouvait avoir besoin d'un ami, d'un conseil et d'un serviteur, et qui pour lui, lorsqu'il n'était encore qu'un pauvre enfant tout dépouillé, et mangé par les fièvres, avait plus souffert, travaillé et affronté que pas une au monde.

" Allons ! se dit-il le matin, en s'éveillant avant jour, il ne s'agit pas d'amourette, de fortune et de tranquillité pour toi. Tu oublierais volontiers que tu es champi, et tu mettrais bien tes jours passés dans l'oreille du lièvre, comme tant d'autres qui prennent le bon temps au passage sans regarder derrière eux. Oui, mais Madeleine Blanchet est là dans ton penser pour te dire : Garde-toi d'être oublieux, et songe à ce que j'ai fait pour toi. En route donc, et Dieu vous assiste, Jeannette, d'un amoureux plus gentil que votre serviteur ! "

Il songeait ainsi en passant sous la fenêtre de sa brave maîtresse, et il eût voulu, si c'eût été en temps propice, lui laisser contre la vitre une fleur ou un feuillage en signe d'adieu ; mais c'était le lendemain des Rois ; la terre était couverte de neige, et il n'y avait pas une feuille aux branches, pas une pauvre violette dans l'herbage.

Il s'inventa de nouer dans le coin d'un mouchoir blanc la fève qu'il avait gagnée la veille en tirant le gâteau, et d'attacher ce mouchoir aux barreaux de la fenêtre de Jeannette pour lui signifier qu'il l'aurait prise pour sa reine si elle avait voulu se montrer au souper.

" Une fève, ce n'est pas grand'chose, se disait-il, c'est une petite marque d'honnêteté et d'amitié qui m'excusera de ne lui avoir pas su dire adieu. "

Mais il entendit en lui-même comme une parole qui lui déconseillait de faire cette offrande, et qui lui remontrait qu'un homme ne doit point agir comme ces jeunes filles qui veulent qu'on les aime, qu'on pense à elles, et qu'on les regrette quand bien même elles ne se soucient pas d'y correspondre.

" Non, non, François, se dit-il en remettant son gage dans sa poche et en doublant le pas : il faut vouloir ce qu'on veut et se faire oublier quand on est décidé à oublier soi-même. "

Et là-dessus il marcha grand train, et il n'était pas à deux portées de fusil du moulin de Jean Vertaud, qu'il voyait Madeleine devant lui, s'imaginant aussi entendre comme une petite voix faible qui l'appelait en aide. Et ce rêve le menait, et il pensait déjà voir le grand cormier, la fontaine, le pré Blanchet, l'écluse, le petit pont, et Jeannie courant à son encontre ; et de Jeannette Vertaud dans tout cela, il n'y avait rien qui le retînt par sa blouse pour l'empêcher de courir.

Il alla si vite qu'il ne sentit pas la froidure et ne songea ni à boire, ni à manger, ni à souffler, tant qu'il n'eut pas laissé la grand'route et attrapé, par le dévers du chemin de Presles, la croix du Plessys.

Quand il fut là, il se mit à genoux et embrassa le bois de la croix avec l'amitié d'un bon chrétien qui retrouve une bonne connaissance. Après quoi il se mit à dévaler le grand carrouer qui est en forme de chemin, sauf qu'il est large comme un champ, et qui est bien le plus beau communal du monde, en belle vue, en grand air et en plein ciel, et en aval si courant que, par les temps de glace, on y pourrait bien courir la poste même en charrette à boeufs, et s'en aller piquer une bonne tête dans la rivière qui est en bas et qui n'avertit personne.

François, qui se méfiait de la chose, dégalocha ses sabots à plus d'une fois ; il arriva sans culbute à la passerelle. Il laissa Montipouret sur sa gauche, non sans dire un beau bonjour au gros vieux clocher qui est l'ami à tout le monde, car c'est toujours lui qui se montre le premier à ceux qui reviennent au pays, et qui les tire d'embarras quand ils sont en faux chemin.

Pour ce qui est des chemins, je ne leur veux point de mal tant ils sont riants, verdissants et réjouissants à voir dans le temps chaud. Il y en a où l'on n'attrape pas de coups de soleil. Mais ceux-là sont les plus traîtres, parce qu'ils pourraient bien vous mener à Rome quand on croirait aller à Angibault. Heureusement que le bon clocher de Montipouret n'est pas chiche de se montrer, et qu'il n'y a pas une éclaircie où il ne passe le bout de son chapeau reluisant pour vous dire si vous tournez en bise ou en galerne.

Mais le champi n'avait besoin de vigie pour se conduire. Il connaissait si bien toutes les traînes, tous les bouts de sac, toutes les coursières, toutes les traques et traquettes, et jusqu'aux échaliers des bouchures, qu'en pleine nuit il aurait passé aussi droit qu'un pigeon dans le ciel, par le plus court chemin sur terre.

Il était environ midi quand il vit le toit du moulin Cormouer au travers des branches défeuillées, et il fut content de connaître à une petite fumée bleue qui montait au-dessus de la maison, que le logis n'était point abandonné aux souris.

Il prit en sus du pré Blanchet pour arriver plus vite, ce qui fit qu'il ne passa pas rasibus la fontaine ; mais comme les arbres et les buissons n'avaient pas de feuilles, il vit reluire au soleil l'eau vive qui ne gèle jamais parce qu'elle est de source. Les abords du moulin étaient bien gelés en revanche, et si coulants qu'il ne fallait pas être maladroit pour courir sur les pierres et le talus de la rivière. Il vit la vieille roue du moulin, toute noire à force d'âge et de mouillage, avec des grandes pointes de glace qui pendaient aux alochons, menues comme des aiguilles.

Mais il manquait beaucoup d'arbres à l'entour de la maison, et l'endroit était bien changé. Les dettes du défunt Blanchet avaient joué de la cognée, et on voyait en mainte place, rouge comme sang de chrétien, le pied des grands vergnes fraîchement coupés. La maison paraissait mal entretenue au dehors ; le toit n'était guère bien couvert, et le four était moitié égrôlé par l'efforce de la gelée.

Et puis, ce qui était encore attristant, c'est qu'on n'entendait remuer dans toute la demeurance ni âme, ni corps, ni bêtes, ni gens ; sauf qu'un chien à poil gris emmêlé de noir et de blanc, de ces pauvres chiens de campagne que nous disons guarriots ou marrayés, sortit de l'huisserie et vint pour japper à l'encontre du champi ; mais il s'accoisa tout de suite et vint, en se traînant, se coucher dans ses jambes.

-- Oui-da, Labriche, tu m'as reconnu ? lui dit François, et moi je n'aurais pas pu te remettre, car te voilà si vieux et si gâté que les côtes te sortent et que ta barbe est devenue toute blanche.

François devisait ainsi en regardant le chien, parce qu'il était là tout tracassé, comme s'il eût voulu gagner du temps avant que d'entrer dans la maison. Il avait eu tant de hâte jusqu'au dernier moment, et voilà qu'il avait peur, parce qu'il s'imaginait qu'il ne verrait plus Madeleine, qu'elle était absente ou morte à la place de son mari, qu'on lui avait donné une fausse nouvelle en lui annonçant le décès du meunier ; enfin il avait toutes les rêveries qu'on se met dans la tête quand on touche à la chose qu'on a le plus souhaitée.

François poussa à la fin le barreau de la porte et voilà qu'il vit devant lui, au lieu de Madeleine, une belle et jolie jeune fille, vermeille comme une aube de printemps et réveillée comme une linotte, qui lui dit d'un air avenant :

-- Qu'est-ce que vous demandez, jeune homme ?

François ne la regarda pas longtemps, tant bonne fût-elle à regarder, et il jeta ses yeux tout autour de la chambre pour chercher la meunière. Et tout ce qu'il vit, c'est que les courtines de son lit étaient closes, et que, pour sûr, elle était dedans. Il ne pensa du tout répondre à la jolie fille qui était la soeur cadette du défunt meunier et avait nom Mariette Blanchet. Il s'en fut tout droit au lit jaune, et il écarta subtilement la courtine, sans faire noise ni question ; et là il vit Madeleine Blanchet tout étendue, toute blême, tout assoupie et écrasée par la fièvre.

Il la regarda et l'examina longtemps sans remuer et sans mot dire : et malgré son chagrin de la trouver malade, malgré sa peur de la voir mourir, il était heureux d'avoir sa figure devant lui et de se dire : Je vois Madeleine.

Mais Mariette Blanchet le poussa tout doucement d'auprès le lit, referma la courtine, et, lui faisant signe d'aller avec elle auprès du foyer :

-- Ah çà, le jeune homme, fit-elle, qui êtes-vous et que demandez-vous ? Je ne vous connais point et vous n'êtes pas d'ici. Qu'y a-t-il pour vous obliger ?

Mais François n'entendit point ce qu'elle lui demandait, et, en lieu de lui donner une réponse, il lui fit des questions : Combien de temps madame Blanchet était malade ? si elle était en danger et si on soignait bien sa maladie ?

À quoi la Mariette lui répondit qu'elle était malade depuis la mort de son mari, par la trop grande fatigue qu'elle avait eue de le soigner et de l'assister jour et nuit ; qu'on n'avait pas fait venir encore le médecin, et qu'on irait le quérir si elle empirait ; et que, quant à la bien soigner, elle qui parlait ne s'y épargnait point, comme c'était son devoir de le faire.

À cette parole, le champi l'envisagea entre les deux yeux, et il n'eut besoin de lui demander son nom, car, outre qu'il savait que, vers le temps de son départ, M. Blanchet avait mis sa soeur auprès de sa femme, il surprit dans la mignonne figure de cette mignonne jeunesse une retirance assez marquée de la figure chagrinante du défunt meunier. Il se rencontre bien des museaux fins comme cela, qui ressemblent à des museaux fâcheux, sans qu'on puisse dire comment la chose est. Et malgré que Mariette Blanchet fût réjouissante à voir autant que son frère avait eu coutume d'être déplaisant, il lui restait un air de famille qui ne trompe point. Seulement cet air-là avait été bourru et colérique dans la mine du défunt, et l'air de Mariette était plutôt d'une personne qui se moque que d'une qui se fâche, et d'une qui ne craint rien plutôt que d'une qui veut se faire craindre.

Tant il y a que François ne se sentit ni tout à fait en peine, ni tout à fait en repos sur l'assistance que Madeleine pouvait recevoir de cette jeunesse. Sa coiffe était bien fine, bien plissée et bien épinglée ; ses cheveux, qu'elle portait un peu à la mode des artisanes, étaient bien reluisants, bien peignés, bien tirés en alignement ; ses mains étaient bien blanches et son tablier pareillement pour une garde-malade. Parfin elle était beaucoup jeune, pimpante et dégagée pour penser jour et nuit à une personne hors d'état de s'aider elle-même.

Cela fit que François, sans rien plus demander, s'assit dans le quart de la cheminée, bien décidé à ne se point départir de l'endroit qu'il n'eût vu comment tournerait à bien ou à mal l'affliction de sa chère Madeleine.

Et Mariette fut bien étonnée de le voir faire si peu de façon et prendre possession du feu, comme s'il entrait à son propre logis. Il baissa le nez sur les tisons, et comme il ne paraissait pas en humeur de causer, elle n'osa point s'informer plus au long de ce qu'il était et requérait.

Mais au bout d'un moment entra Catherine, la servante de la maison depuis tantôt dix-huit ou vingt ans ; et, sans faire attention à lui, elle approcha du lit de sa maîtresse, l'avisa avec précaution, et vint à la cheminée pour voir comment la Mariette gouvernait la tisane. Elle montrait dans tout son comportement une idée de grand intérêt pour Madeleine, et François qui sentit la vérité de la chose, en une secousse, eut envie de lui dire bonjour d'ami ; mais...

-- Mais, dit la servante du curé, interrompant le chanvreur, vous dites un mot qui ne convient pas. Une secousse ne dit pas un moment, une minute.

-- Et moi je vous dis, repartit le chanvreur, qu'un moment ne veut rien dire, et qu'une minute c'est bien trop long pour qu'une idée nous pousse dans la tête. Je ne sais pas à combien de millions de choses on pourrait songer en une minute. Au lieu que, pour voir et entendre une chose qui arrive, il ne faut que le temps d'une secousse. Je dirai une petite secousse, si vous voulez.

-- Mais une secousse de temps ! dit la vieille puriste.

-- Ah ! une secousse de temps ! Ça vous embarrasse, mère Monique ? Est-ce que tout ne va pas par secousses ? Le soleil quand on le voit monter en bouffées de feu à son lever, et vos yeux qui clignent en le regardant ? le sang qui nous saute dans les veines, l'horloge de l'église qui nous épluche le temps miette à miette comme le blutoir le grain, votre chapelet quand vous le dites, votre coeur quand monsieur le curé tarde à rentrer, la pluie tombant goutte à goutte, et mêmement, à ce qu'on dit, la terre qui tourne comme une roue de moulin ? Vous n'en sentez pas le galop ni moi ni plus ; c'est que la machine est bien graissée ; mais il faut bien qu'il y ait de la secousse, puisque nous virons un si grand tour dans les vingt-quatre heures. Et pour cela, nous disons aussi un tour de temps, pour dire un certain temps. Je dis donc une secousse, et je n'en démordrai pas. Çà, ne me coupez plus la parole, si vous ne voulez me la prendre.

-- Non, non ; votre machine est trop bien graissée aussi, répondit la vieille. Donnez encore un peu de secousse à votre langue.

Je disais donc que François avait une tentation de dire bonjour à la grosse Catherine et de s'en faire reconnaître ; mais comme, par la même secousse de temps, il avait envie de pleurer, il eut honte de faire le sot, et il ne releva pas seulement la tête. Mais la Catherine, qui s'était baissée sur le fouger, avisa ses grand'jambes et se retira tout épeurée.

-- Qu'est-ce que c'est que ça ? dit-elle à la Mariette en marmottant dans le coin de la chambre. D'où sort ce chrétien ?

-- Demande-le-moi, répondit la fillette, est-ce que je sais ? Je ne l'ai jamais vu. Il est entré céans comme dans une auberge, sans dire bonjour ni bonsoir. Il a demandé les portements de ma belle-soeur, comme s'il en était parent ou héritier ; et le voilà assis au feu, comme tu vois. Parle-lui, moi je ne m'en soucie pas. C'est peut-être un homme qui n'est pas bien.

-- Comment ! vous pensez qu'il aurait l'esprit dérangé ? Il n'a pourtant pas l'air méchant, autant que je peux le voir, car on dirait qu'il se cache la figure.

-- Et s'il avait mauvaise idée pourtant ?

-- N'ayez peur, Mariette, je suis là pour le tenir. S'il nous ennuie, je lui jette une chaudronnée d'eau bouillante dans les jambes et un landier à la tête.

Du temps qu'elles caquetaient en cette manière, François pensait à Madeleine. " Cette pauvre femme se disait-il, qui n'a jamais eu que du chagrin et du dommage à endurer de son mari, est là, malade, à force de l'avoir secouru et réconforté jusqu'à l'heure de la mort. Et voilà cette jeunesse qui est la soeur et l'enfant gâté du défunt, à ce que j'ai ouï dire, qui ne montre pas grand souci sur ses joues. Si elle a été fatiguée et si elle a pleuré, il n'y paraît guère, car elle a l'oeil serein et clair comme un soleil. "

Il ne pouvait pas s'empêcher de la regarder en dessous de son chapeau, car il n'avait encore jamais vu si fraîche et si gaillarde beauté. Mais si elle lui chatouillait un peu la vue, elle ne lui entrait pas pour cela dans le coeur.

-- Allons, allons, dit Catherine en chuchotant toujours avec sa jeune maîtresse, je vas lui parler. Il faut savoir ce qu'il en retourne.

-- Parle-lui honnêtement, dit la Mariette. Il ne faudrait point le fâcher : nous sommes seules à la maison, Jeannie est peut-être loin et ne nous entendrait crier.

-- Jeannie ? fit François, qui de tout ce qu'elle babillait n'entendit que le nom de son ancien ami. Où est-il donc, Jeannie, que je ne le vois point ? Est-il bien grand, bien beau, bien fort ?

" Tiens, tiens, pensa Catherine, il demande ça parce qu'il a de mauvaises intentions peut-être. Qui, Dieu permis, sera cet homme-là ? Je ne le connais ni à la voix, ni à la taille ; je veux en avoir le coeur net et regarder sa figure. "

Et comme elle n'était pas femme à reculer devant le diable, étant corporée comme un laboureur et hardie comme un soldat, elle s'avança tout auprès de lui, décidée qu'elle était à lui faire ôter ou tomber son chapeau pour voir si c'était un loup-garou ou un homme baptisé. Elle allait à l'assaut du champi, bien éloignée de penser que ce fût lui : car, outre qu'il était dans son humeur de ne penser guère à la veille plus qu'au lendemain, et qu'elle avait comme mis le champi depuis longtemps en oubliance entière, il était pour sa part si amendé et de si belle venue qu'elle l'aurait regardé à trois fois avant de le remettre ; mais dans le même temps qu'elle allait le pousser et le tabuster peut-être en paroles, voilà que Madeleine se réveilla et appela Catherine, en disant d'une voix si faible qu'on ne l'entendait quasi point, qu'elle était brûlée de soif.

François se leva si vite qu'il aurait couru le premier auprès d'elle, n'était la crainte de lui causer trop d'émoi. Il se contenta de présenter bien vivement la tisane à Catherine, qui la prit et se hâta de la porter à sa maîtresse, oubliant de s'enquérir pour le moment d'autre chose que de son état.

La Mariette se rendit aussi à son devoir en soulevant Madeleine dans ses bras pour la faire boire, et ce n'était pas malaisé, car Madeleine était devenue si chétive et fluette que c'était pitié. -- Et comment vous sentez-vous, ma soeur ? lui dit Mariette.

-- Bien ! bien ! mon enfant, répondit Madeleine du ton d'une personne qui va mourir, car elle ne se plaignait jamais, pour ne pas affliger les autres.

-- Mais, dit-elle en regardant le champi, ce n'est pas Jeannie qui est là ? Qui est, mon enfant, si je ne rêve, ce grand homme auprès de la cheminée ?

Et la Catherine répondit :

-- Nous ne savons pas, notre maîtresse ; il ne parle pas, et il est là comme un essoti.

Et le champi fit un petit mouvement en regardant Madeleine, car il avait toujours peur de la surprendre trop vite, et si, il mourait d'envie de lui parler. La Catherine le vit dans ce moment-là, mais elle ne le connaissait point comme il était venu depuis trois ans, et elle dit, pensant que Madeleine en avait peur :

-- Ne vous en souciez pas, notre maîtresse ; j'allais le faire sortir quand vous m'avez appelée.

-- Ne le faites point sortir, dit Madeleine avec une voix un peu renforcée, et en écartant davantage son rideau ; car je le connais, moi, et il a bien agi en venant me voir. Approche, approche, mon fils ; je demandais tous les jours au bon Dieu la grâce de te donner ma bénédiction.

Et le champi d'accourir et de se jeter à deux genoux devant son lit, et de pleurer de peine et de joie qu'il en était comme suffoqué. Madeleine lui prit ses deux mains et puis sa tête, et l'embrassa en disant : -- Appelez Jeannie ; Catherine, appelle Jeannie, pour qu'il soit bien content aussi. Ah ! je remercie le bon Dieu, François, et je veux bien mourir à présent si c'est sa volonté, car voilà tous mes enfants élevés, et j'aurai pu leur dire adieu.

Catherine courut vitement chercher Jeannie, et Mariette était si pressée de savoir ce que tout cela voulait dire, qu'elle la suivit pour la questionner. François demeura seul avec Madeleine qui l'embrassa encore et se prit à pleurer ; ensuite de quoi elle ferma les yeux et devint encore plus accablée et abîmée qu'elle n'était avant. Et François ne savait comment la soulager de cette pâmoison ; il était comme affolé, et ne pouvait que la tenir dans ses deux bras, en l'appelant sa chère mère, sa chère amie, et en la priant, comme si la chose était en son pouvoir, de ne pas trépasser si vite et sans entendre ce qu'il voulait lui dire.

Et, tant par bonnes paroles que par soins bien avisés et honnêtes caresses, il la ramena de sa faiblesse. Elle recommença à le voir et à l'écouter. Et il lui disait qu'il avait comme deviné qu'elle avait besoin de lui, et qu'il avait tout quitté, qu'il était venu pour ne plus s'en aller, tant qu'elle lui dirait de rester, et que si elle voulait le prendre pour son serviteur, il ne lui demanderait que le plaisir de l'être, et la consolation de passer tous ses jours en son obéissance. Et il disait encore : -- Ne me répondez pas, ne me parlez pas, ma chère mère, vous êtes trop faible, ne dites rien. Seulement, regardez-moi, si vous avez du plaisir à me revoir, et je comprendrai bien si vous agréez mon amitié et mon service.

Et Madeleine le regardait d'un air si serein, et elle l'écoutait avec tant de consolation, qu'ils se trouvaient heureux et contents malgré le malheur de cette maladie.

Jeannie, que la Catherine avait appelé à beaux cris, vint à son tour prendre sa joie avec eux. Il était devenu un joli garçon entre les quatorze et les quinze ans, pas bien fort, mais vif à plaisir, et si bien éduqué qu'on n'en avait jamais que des paroles d'honnêteté et d'amitié.

-- Oh ! je suis content de te voir comme te voilà, mon Jeannie, lui disait François. Tu n'es pas bien grand ni bien gros, mais ça me fait plaisir, parce que je m'imagine que tu auras encore besoin de moi pour monter sur les arbres et pour passer la rivière. Tu es toujours délicat, je vois ça, sans être malade, pas vrai ? Eh bien ! tu seras encore mon enfant pour un peu de temps, si ça ne te fâche pas ; tu auras encore besoin de moi, oui, oui ; et comme par le temps passé, tu me feras faire toutes tes volontés.

-- Oui, mes quatre cents volontés, dit Jeannie, comme tu disais dans le temps.

-- Oui-da ! il a bonne mémoire ! Ah ! que c'est mignon, Jeannie, de n'avoir pas oublié son François ! Mais est-ce que nous avons toujours quatre cents volontés par chaque jour ?

-- Oh ! non, dit Madeleine ; il est devenu bien raisonnable, il n'en a plus que deux cents.

-- Ni plus ni moins ? dit François.

-- Oh ! je veux bien, répondit Jeannie, puisque ma mère mignonne commence à rire un peu, je suis d'accord de tout ce qu'on voudra. Et mêmement, je dirai que j'ai à présent plus de cinq cents fois le jour la volonté de la voir guérie.

-- C'est bien parler, ça, Jeannie, dit François. Voyez-vous comme ça a appris à bien dire ? Va, mon garçon, tes cinq cents volontés là-dessus seront écoutées du bon Dieu. Nous allons si bien la soigner, ta mère mignonne, et la réconforter, et la faire rire petit à petit, que sa fatigue s'en ira.

Catherine était sur le pas de la porte, bien curieuse de rentrer pour voir François et lui parler aussi ; mais la Mariette la tenait par le bras, et ne lâchait pas de la questionner.

-- Comment, disait-elle, c'est un champi ? Il a pourtant un air bien honnête !

Et elle le regardait du dehors par le barreau de la porte, qu'elle entre-bâillait un petit.

-- Mais comment donc est-il si ami avec Madeleine ?

-- Mais puisque je vous dis qu'elle l'a élevé, et qu'il était très bon sujet.

-- Mais elle ne m'en a jamais parlé ; ni toi, non plus.

-- Ah ! dame ! moi, je n'y ai jamais songé ; il n'était plus là, je ne m'en souvenais quasiment plus ; et puis je savais que notre maîtresse avait eu des peines par rapport à lui, et je ne voulais pas le lui faire désoublier.

-- Des peines ? quelles peines donc ?

-- Dame ! parce qu'elle s'y était attachée, et c'était bien force : il était de si bon coeur, cet enfant-là ! et votre frère n'a pas voulu le souffrir à la maison ; vous savez bien qu'il n'est pas toujours mignon, votre frère !

-- Ne disons pas cela à présent qu'il est mort, Catherine !

-- Oui, oui, c'est juste, je n'y pensais plus, ma foi ; c'est que j'ai l'idée si courte ! Et si pourtant, il n'y a que quinze jours ! Mais laissez-moi donc rentrer, demoiselle ; je veux le faire dîner, ce garçon ; m'est avis qu'il doit avoir faim.

Et elle s'échappa pour aller embrasser François ; car il était si beau garçon, qu'elle n'avait plus souvenance d'avoir dit, dans les temps, qu'elle aimerait mieux biger son sabot qu'un champi.

-- Ah ! mon pauvre François, qu'elle lui dit, je suis aise de te voir. Je croyais bien que tu ne retournerais jamais. Mais voyez donc, notre maîtresse, comme il est devenu ? Je m'étonne bien comment vous l'avez acconnu tout du coup. Si vous n'aviez pas dit que c'était lui, je compte bien qu'il m'aurait fallu du temps pour le réclamer. Est-il beau ! l'est-il ! et qu'il commence à avoir de la barbe, oui ! Ça ne se voit pas encore beaucoup, mais ça se sent. Dame ! ça ne piquait guère quand tu as parti, François, et à présent ça pique un peu. Et le voilà fort, mon ami ! quels bras, quelles mains, et des jambes ! Un ouvrier comme ça en vaut trois. Combien donc est-ce qu'on te paie là-bas ?

Madeleine riait tout doucement de voir Catherine si contente de François, et elle le regardait, contente aussi de le retrouver en si belle jeunesse et santé. Elle aurait voulu voir son Jeannie arrivé en aussi bon état, à la fin de son croît. Et tant qu'à Mariette, elle avait honte de voir Catherine si hardie à regarder un garçon, et elle était toute rouge sans penser à mal. Mais tant plus elle se défendait de regarder François, tant plus elle le voyait et le trouvait comme Catherine le disait, beau à merveille et planté sur ses pieds comme un jeune chêne.

Et voilà que, sans y songer, elle se mit à le servir fort honnêtement, à lui verser du meilleur vin gris de l'année et à le réveiller quand, à force de regarder Madeleine et Jeannie, il oubliait de manger.

-- Mangez donc mieux que ça, lui disait-elle, vous ne vous nourrissez quasi point. Vous devriez avoir plus d'appétit, puisque vous venez de si loin.

-- Ne faites pas attention à moi, demoiselle, lui répondit à la fin François ; je suis trop content d'être ici pour avoir grande envie de boire et manger.

-- Ah çà ! voyons, dit-il à Catherine quand la table fut rangée, montre-moi un peu le moulin et la maison, car tout ça m'a paru négligé, et il faut que je cause avec toi.

Et quand il l'eut menée dehors, il la questionna sur l'état des affaires, en homme qui s'y entend et qui veut tout savoir.

-- Ah ! François, dit Catherine en commençant de pleurer, tout va pour le plus mal, et si personne ne vient en aide à ma pauvre maîtresse, je crois bien que cette méchante femme la mettra dehors et lui fera manger tout son bien en procès.

-- Ne pleure pas, car ça me gêne pour entendre, dit François, et tâche de te bien expliquer. Quelle méchante femme veux-tu dire ? la Sévère ?

-- Eh oui ! pardi ! Elle ne s'est pas contentée de faire ruiner notre défunt maître. Elle a maintenant prétention sur tout ce qu'il a laissé. Elle cherche cinquante procédures, elle dit que Cadet Blanchet lui a fait des billets, et que quand elle aura fait vendre tout ce qui nous reste, elle ne sera pas encore payée. Tous les jours elle nous envoie des huissiers, et les frais montent déjà gros. Notre maîtresse, pour la contenter, a déjà payé ce qu'elle a pu, et du tracas que tout ça lui donne, après la fatigue que la maladie de son homme lui a occasionnée, j'ai bien peur qu'elle ne meure. Avant peu nous serons sans pain ni feu, au train dont on nous mène. Le garçon de moulin nous a quittés, parce qu'on lui devait son gage depuis deux ans, et qu'on ne pouvait pas le payer. Le moulin ne va plus, et si ça dure, nous perdrons nos pratiques. On a saisi la chevaline et la récolte ; ça va être vendu aussi ; on va abattre tous les arbres. Ah ! François, c'est une désolation.

Et elle recommença de pleurer.

-- Et toi, Catherine ? lui dit François, es-tu créancière aussi ? tes gages ont-ils été payés ?

-- Créancière, moi ! dit Catherine en changeant sa voix dolente en une voix de boeuf ; jamais ! jamais ! Que mes gages soient payés ou non, ça ne regarde personne !

-- À la belle heure, Catherine, c'est bien parlé ! lui dit François. Continue à bien soigner ta maîtresse, et n'aie souci du reste. J'ai gagné un peu d'argent chez mes maîtres, et j'apporte de quoi sauver les chevaux, la récolte et les arbres. Quant au moulin, je m'en vas lui dire deux mots, et s'il y a du désarroi, je n'ai pas besoin de charron pour le remettre en danse. Il faut que Jeannie, qui est preste comme un parpillon, coure tout de suite jusqu'à ce soir, et encore demain drès le matin, pour dire à toutes les pratiques que le moulin crie comme dix mille diables, et que le meunier attend la farine.

-- J'y ai pensé ; mais je veux la voir encore aujourd'hui jusqu'à la nuit pour me décider là-dessus. Les médecins, vois-tu, Catherine, voilà mon idée, sont à propos quand les malades ne peuvent pas s'en passer ; mais si la maladie n'est pas forte, on s'en sauve mieux avec l'aide du bon Dieu qu'avec leurs drogues. Sans compter que la figure du médecin, qui guérit les riches, tue souvent les pauvres. Ce qui réjouit et amuse la trop aiseté, angoisse ceux qui ne voient ces figures-là qu'au jour du danger, et ça leur tourne le sang. J'ai dans ma tête que madame Blanchet guérira bientôt en voyant du secours dans ses affaires.

" Et avant que nous finissions ce propos, Catherine, dis-moi encore une chose ; c'est un mot de vérité que je te demande, et il ne faut pas te faire conscience de me le dire. Ça ne sortira pas de là, et si tu te souviens de moi, qui n'ai point changé, tu dois savoir qu'un secret est bien placé dans le coeur du champi.

-- Oui, oui, je le sais, dit Catherine ; mais pourquoi est-ce que tu te traites de champi ? C'est un nom qu'on ne te donnera plus, car tu ne mérites pas de le porter, François.

-- Ne fais pas attention. Je serai toujours ce que je suis, et n'ai point coutume de m'en tabouler l'esprit. Dis-moi donc ce que tu penses de ta jeune maîtresse, Mariette Blanchet ?

-- Oh da ! elle est jolie fille ! Auriez-vous pris déjà idée de l'épouser ? Elle a du de quoi, elle ; son frère n'a pu toucher à son bien, qui est bien de mineur, et à moins que vous n'ayez fait un héritage, maître François...

-- Les champis ne font guère d'héritages, dit François ; et quant à ce qui est d'épouser, j'ai le temps de penser au mariage comme la châtaigne dans la poêle. Ce que je veux savoir de toi, c'est si cette fille est meilleure que son défunt frère, et si Madeleine aura du contentement d'elle, ou des peines en la conservant dans sa maison.

-- Ça, dit Catherine, le bon Dieu pourrait vous le dire, mais non pas moi. Jusqu'à l'heure, c'est sans malice et sans idée de grand'chose. Ça aime la toilette, les coiffes à dentelle et la danse. Ça n'est pas intéressé, et c'est si gâté et si bien traité par Madeleine, que ça n'a pas eu sujet de montrer si ça avait des dents. Ça n'a jamais souffert, nous ne saurions dire ce que ça deviendra.

-- Était-elle très portée pour son frère ?

-- Pas beaucoup, sinon quand il la menait aux assemblées, et que notre maîtresse voulait lui observer qu'il ne convenait pas de conduire une fille de bien en compagnie de la Sévère. Alors la petite, qui n'avait que le plaisir en tête, faisait des caresses à son frère et la moue à Madeleine, qui était bien obligée de céder. Et de cette manière-là la Mariette n'est pas aussi ennemie de la Sévère que ça me plairait. Mais on ne peut pas dire qu'elle ne soit pas aimable et comme il faut avec sa belle-soeur.

-- Ça suffit, Catherine, je ne t'en demande pas plus. Je te défends seulement de rien dire à cette jeunesse du discours que nous venons de faire ensemble.

Les choses que François avait annoncées à la Catherine, il les fit fort bien. Dès le soir, par la diligence de Jeannie, il arriva du blé à moudre, et dès le soir le moulin était en état ; la glace cassée et fondue d'autour de la roue, la machine graissée, les morceaux de bois réparés à neuf, là où il y avait de la cassure. Le brave François travailla jusqu'à deux heures du matin, et à quatre il était déjà debout. Il entra à petits pas dans la chambre de la Madeleine, et, trouvant là la bonne Catherine qui veillait, il s'enquit de la malade. Elle avait bien dormi, consolée par l'arrivée de son cher serviteur et par le bon secours qu'il lui apportait. Et comme Catherine refusait de quitter sa maîtresse avant que Mariette fût levée, François lui demanda à quelle heure se levait la beauté du Cormouer.

-- Pas avant le jour, fit Catherine.

-- Comme ça, il te reste plus de deux heures à l'attendre, et tu ne dormiras pas du tout ?

-- Je dors un peu le jour sur ma chaise, ou dans la grange sur la paille, pendant que je fais manger mes vaches.

-- Eh bien ! tu vas te coucher à présent, dit François, et j'attendrai ici la demoiselle pour lui montrer qu'il y en a qui se couchent plus tard qu'elle et qui sont levés plus matin. Je m'occuperai à examiner les papiers du défunt et ceux que les huissiers ont apportés depuis sa mort. Où sont-ils ?

-- Là, dans le coffre à Madeleine, dit Catherine. Je vas vous allumer la lampe, François. Allons, bon courage, et tâchez de nous tirer d'embarras, puisque vous vous connaissez dans les écritures.

Et elle s'en fut coucher, obéissant au champi comme au maître de la maison, tant il est vrai de dire que celui qui a bonne tête et bon coeur commande partout et que c'est son droit.

A suivre...

A bientôt et portez-vous bien !


publié dans : FEUILLETONS
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