« J'ai décidé d'être heureux parce que c'est bon pour la santé. » Voltaire.
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Avant que de se mettre à l'ouvrage, François, dès qu'il fut seul avec Madeleine et Jeannie, car le jeune gars couchait toujours dans la même chambre que sa mère, s'en vint regarder comment dormait la malade, et il trouva qu'elle avait bien meilleure façon qu'à son arrivée. Il fut content de penser qu'elle n'aurait pas besoin de médecin, et que lui tout seul, par la consolation qu'il lui donnerait, il lui sauverait sa santé et son sort.
Il se mit à examiner les papiers, et fut bientôt au fait de ce que prétendait la Sévère, et de ce qu'il restait de bien à Madeleine pour la contenter. En outre de tout ce que la Sévère avait mangé et fait manger à Cadet Blanchet, elle prétendait encore être créancière de deux cents pistoles, et Madeleine n'avait guère plus de son propre bien, réuni à l'héritage laissé à Jeannie par Blanchet, héritage qui se réduisait au moulin et à ses dépendances : c'est comme qui dirait la cour, le pré, les bâtiments, le jardin, la chènevière et la plantation ; car tous les champs et toutes les autres terres avaient fondu comme neige dans les mains de Cadet Blanchet.
-- Dieu merci ! pensa François, j'ai quatre cents pistoles chez monsieur le curé d'Aigurande, et en supposant que je ne puisse pas mieux faire, Madeleine conservera du moins sa demeurance, le produit de son moulin et ce qui reste de sa dot. Mais je crois bien qu'on pourra s'en tirer à moins. D'abord, savoir si les billets souscrits par Blanchet à la Sévère n'ont pas été extorqués par ruse et gueuserie, ensuite faire un coup de commerce sur les terres vendues. Je sais bien comment ces affaires-là se conduisent, et, d'après les noms des acquéreurs, je mettrais ma main au feu que je vas trouver par là le nid aux écus.
La chose était que Blanchet, deux ou trois ans avant sa fin, pressé d'argent et affoulé de mauvaises dettes envers la Sévère, avait vendu à bas prix et à quiconque s'était présenté, faisant par là passer ses créances à la Sévère et croyant se débarrasser d'elle et des compères qui l'avaient aidée à le ruiner. Mais il était advenu ce qu'on voit souvent dans la vente au détail. Quasi tous ceux qui s'étaient pressés d'acheter, alléchés par la bonne senteur de la terre fromentale, n'avaient sou ni maille pour payer, et c'est à grand'peine qu'ils soldaient les intérêts. Ça pouvait durer comme cela dix et vingt ans ; c'était de l'argent placé pour la Sévère et ses compagnons, mais mal placé, et elle en murmurait fort contre la grande hâte de Cadet Blanchet, craignant bien de n'être jamais payée. Du moins voilà comment elle disait ; mais c'était une spéculation comme une autre. Le paysan, serait-il sur la paille, sert toujours l'intérêt, tant il redoute de lâcher le morceau qu'il tient et que le créancier peut reprendre s'il est mal content.
Nous savons bien tous la chose, bonnes gens ! et plus d'une fois il nous arrive de nous enrichir à rebours en achetant du beau bien à bas prix. Si bas qu'il soit, c'est trop pour nous. Nous avons les yeux de la convoitise plus grands que notre bourse n'a le ventre gros, et nous nous donnons bien du mal pour cultiver un champ dont le revenu ne couvre pas la moitié de l'intérêt que réclame le vendeur ; et quand nous y avons pioché et sué pendant la moitié de notre pauvre vie, nous sommes ruinés, et il n'y a que la terre qui se soit enrichie de nos peines et labeurs. Elle vaut le double, et c'est le moment pour nous de la vendre. Si nous la vendions bien, nous serions sauvés ; mais il n'en est point ainsi. Les intérêts nous ont mis si bien à sec qu'il faut se presser, vendre à tout prix. Si nous regimbons, les tribunaux nous y forcent, et le premier vendeur, s'il est encore en vie, ou ses ayants cause et héritiers reprennent leur bien comme ils le trouvent ; c'est-à-dire que pendant longues années ils ont placé leur terre en nos mains à 8 et 10 du 100, et qu'ils en font la recouvrance lorsqu'elle vaut le double par l'effet de nos soins, d'une bonne culture qui ne leur a coûté ni peine ni dépense, et aussi par l'effet du temps qui va toujours donnant de la valeur à la propriété. Ainsi nous allons toujours à être mangées, pauvres ablettes, par les gros poissons qui nous font la chasse, toujours punis de nos convoitises et simples comme devant.
Par ainsi la Sévère avait son argent placé à bonne hypothèque sur sa propre terre, et à beaux intérêts. Mais elle n'en tenait pas moins sous sa griffe la succession de Cadet Blanchet, parce qu'elle l'avait si bien conduit qu'il s'était engagé pour les acquéreurs de ses terres, et qu'il était resté caution pour eux du paiement.
En voyant toute cette manigance, François pourpensait au moyen de ravoir les terres à bon marché sans ruiner personne, et de jouer un bon tour à la Sévère et à sa clique en faisant manquer leur spéculation.
La chose n'était point aisée. Il avait de l'argent en suffisance pour ravoir quasiment le tout au prix de vente. La Sévère ni personne ne pouvait refuser le remboursement ; ceux qui avaient acheté avaient tous profit à revendre bien vite et à se débarrasser de leur ruine à venir ; car je vous le dis, jeunes et vieux à qui je parle, une terre achetée à crédit, c'est une patente de cherche-pain pour vos vieux jours. Mais j'aurai beau vous le dire, vous n'en aurez pas moins la maladie achetouère. Personne ne peut voir au soleil la fumée d'un sillon labouré sans avoir la chaude fièvre d'en être le seigneur. Et voilà ce que François redoutait fort : c'est cette chaude fièvre du paysan qui ne veut pas se départir de sa glèbe.
Connaissez-vous ça, la glèbe, enfants ? Il a été un temps où l'on en parlait grandement dans nos paroisses. On disait que les anciens seigneurs nous avaient attachés à cela pour nous faire périr à force de suer, mais que la Révolution avait coupé le câble et que nous ne tirions plus comme des boeufs à la charrue du maître ; la vérité est que nous nous sommes liés nous-mêmes à notre propre areau , et que nous n'y suons pas moins, et que nous y périssons tout de même.
Le remède, à ce que prétendent les bourgeois de chez nous, serait de n'avoir jamais besoin ni envie de rien. Et dimanche passé je fis réponse à un qui me prêchait ça très bien, que si nous pouvions être assez raisonnables, nous autres petites gens, pour ne jamais manger, toujours travailler, point dormir, et boire de la belle eau clairette, encore si les grenouilles ne s'en fâchaient point, nous arriverions à une belle épargne, et on nous trouverait sages et gentils à grand'plantée de compliments.
Suivant la chose comme vous et moi, François le champi se tabustait beaucoup la cervelle pour trouver le moyen par où décider les acheteurs à lui revendre. Et celui qu'il trouva à la parfin, ce fut de leur couler dans l'oreille un beau petit mensonge, comme quoi la Sévère avait l'air, plus que la chanson, d'être riche ; qu'elle avait plus de dettes qu'il n'y a de trous dans un crible, et qu'au premier beau matin ses créanciers allaient faire saisie sur toutes ses créances comme sur tout son avoir. Il leur dirait la chose en confidence, et quand il les aurait bien épeurés, il ferait agir Madeleine Blanchet avec son argent à lui pour ravoir les terres au prix de vente.
Il se fit conscience pourtant de cette menterie, jusqu'à ce qu'il lui vint l'idée de faire à chacun des pauvres acquéreurs un petit avantage pour les compenser des intérêts qu'ils avaient déjà payés. Et de cette manière, il ferait rentrer Madeleine dans ses droits et jouissances, en même temps qu'il sauverait les acquéreurs de toute ruine et dommage. Tant qu'à la Sévère et au discrédit que son propos pourrait lui occasionner, il ne s'en fit conscience aucune. La poule peut bien essayer de tirer une plume à l'oiseau méchant qui lui a plumé ses poussins.
Là-dessus Jeannie s'éveilla et se leva bien doucement pour ne pas déranger le repos de sa mère ; puis, ayant dit bonjour à François, il ne perdit temps pour aller avertir le restant des pratiques que le désarroi du moulin était raccommodé, et qu'il y avait un beau meunier à la meule.
Le jour était déjà grand quand Mariette Blanchet sortit du nid, bien attifée dans son deuil, avec du si beau noir et du si beau blanc qu'on aurait dit d'une petite pie. La pauvrette avait un grand souci. C'est que ce deuil l'empêcherait, pour un temps, d'aller danser dans les assemblées, et que tous ses galants allaient être en peine d'elle ; elle avait si bon coeur qu'elle les en plaignait grandement.
-- Comment ! fit-elle en voyant François ranger des papiers dans la chambre de Madeleine, vous êtes donc à tout ici, monsieur le meunier ! vous faites la farine, vous faites les affaires, vous faites la tisane ; bientôt on vous verra coudre et filer...
-- Et vous, demoiselle, dit François, qui vit bien qu'on le regardait d'un bon oeil tout en le taquinant de la langue, je ne vous ai encore vue ni filer ni coudre ; m'est avis que bientôt on vous verra dormir jusqu'à midi, et vous ferez bien. Ça conserve le teint frais.
-- Oui-da, maître François, voilà déjà que nous nous disons des vérités... Prenez garde à ce jeu-là : j'en sais dire aussi.
-- J'attends votre plaisir, demoiselle.
-- Ça viendra ; n'ayez peur, beau meunier. Mais où est donc passée la Catherine, que vous êtes là à garder la malade ? Vous faudrait-il une coiffe et un jupon ?
-- Sans doute que vous demanderez, par suite, une blouse et un bonnet pour aller au moulin ? Car, ne faisant point ouvrage de femme, qui serait de veiller un tantinet auprès de votre soeur, vous souhaitez de lever la paille et de tourner la meule. À votre commandement ! changeons d'habits.
-- On dirait que vous me faites la leçon ?
-- Non, je l'ai reçue de vous d'abord, et c'est pourquoi, par honnêteté, je vous rends ce que vous m'avez prêté.
-- Bon ! bon ! vous aimez à rire et à lutiner. Mais vous prenez mal votre temps ; nous ne sommes point en joie ici. Il n'y a pas longtemps que nous étions au cimetière, et si vous jasez tant, vous ne donnerez guère de repos à ma belle-soeur, qui en aurait grand besoin.
-- C'est pour cela que vous ne devriez pas tant lever la voix, demoiselle, car je vous parle bien doux, et vous ne parlez pas, à cette heure, comme il faudrait dans la chambre d'une malade.
-- Assez, s'il vous plaît, maître François, dit la Mariette en baissant le ton, mais en devenant toute rouge de dépit ; faites-moi l'amitié de voir si Catherine est par là, et pourquoi elle laisse ma belle-soeur à votre garde.
-- Faites excuse, demoiselle, dit François sans s'échauffer autrement ; ne pouvant la laisser à votre garde, puisque vous aimez la dormille , il lui était bien force de se fier à la mienne. Et, tant qu'à l'appeler, je ne le ferai point, car cette pauvre fille est esrenée de fatigue. Voilà quinze nuits qu'elle passe, sans vous offenser. Je l'ai envoyée coucher, et jusqu'à midi je prétends faire son ouvrage et le mien, car il est juste qu'un chacun s'entr'aide.
-- Écoutez, maître François, fit la petite, changeant de ton subitement, vous avez l'air de vouloir me dire que je ne pense qu'à moi, et que je laisse toute la peine aux autres. Peut-être que, de vrai, j'aurais dû veiller à mon tour, si Catherine m'eût dit qu'elle était fatiguée. Mais elle disait qu'elle ne l'était point, et je ne voyais pas que ma belle-soeur fût en si grand danger. Tant y a que vous me jugez de mauvais coeur, et je ne sais point où vous avez pris cela. Vous ne me connaissez que d'hier, et nous n'avons pas encore assez de familiarité ensemble pour que vous me repreniez comme vous faites. Vous agissez trop comme si vous étiez le chef de famille, et pourtant...
--... Allons, dites, la belle Mariette, dites ce que vous avez au bout de la langue. Et pourtant, j'y ai été reçu et élevé par charité, pas vrai ! et je ne peux pas être de la famille, parce que je n'ai pas de famille ; je n'y ai droit, étant champi ! Est-ce tout ce que vous aviez envie de dire ?
Et en répondant tout droit à la Mariette, François la regardait d'une manière qui la fit rougir jusqu'au blanc des yeux, car elle vit qu'il avait l'air d'un homme sévère et bien sérieux, en même temps qu'il montrait tant de tranquillité et de douceur qu'il n'y aurait moyen de le dépiter et de le faire penser ou parler injustement.
La pauvre jeunesse en ressentit comme un peu de peur, elle pourtant qui ne boudait point de la langue pour l'ordinaire, et cette sorte de peur n'empêchait point une certaine envie de plaire à ce beau gars, qui parlait si ferme et regardait si franchement. Si bien que, se trouvant toute confondue et embarrassée, elle eut peine à se retenir de pleurer, et tourna vitement le nez d'un autre côté pour qu'il ne la vît dans cet émoi.
Mais il la vit bien et lui dit en manière amicale :
-- Vous ne m'avez point fâché, Mariette, et vous n'avez pas sujet de l'être pour votre part. Je ne pense pas mal de vous. Seulement je vois que vous êtes jeune, que la maison est dans le malheur, que vous n'y faites point d'attention, et qu'il faut bien que je vous dise comment je pense.
-- Et comment pensez-vous ? fit-elle ; dites-le donc tout d'un coup, pour qu'on sache si vous êtes ami ou ennemi.
-- Je pense que si vous n'aimez point le souci et le tracas qu'on se donne pour ceux qu'on aime et qui sont dans un mauvais charroi, il faut vous mettre à part, vous moquer du tout, songer à votre toilette, à vos amoureux, à votre futur mariage, et ne pas trouver mauvais qu'on s'emploie ici à votre place. Mais si vous avez du coeur, la belle enfant, si vous aimez votre belle-soeur et votre gentil neveu, et mêmement la pauvre servante fidèle qui est capable de mourir sous le collier comme un bon cheval, il faut vous réveiller un peu plus matin, soigner Madeleine, consoler Jeannie, soulager Catherine, et surtout fermer vos oreilles à l'ennemie de la maison, qui est madame Sévère, une mauvaise âme, croyez-moi. Voilà comment je pense, et rien de plus.
-- Je suis contente de le savoir, dit la Mariette un peu sèchement, et à présent vous me direz de quel droit vous me souhaitez penser à votre mode.
-- Oh ! c'est ainsi ! répondit François. Mon droit est le droit du champi, et pour que vous n'en ignoriez, de l'enfant reçu et élevé ici par la charité de madame Blanchet ; ce qui est cause que j'ai le devoir de l'aimer comme ma mère et le droit d'agir à celle fin de la récompenser de son bon coeur.
-- Je n'ai rien à blâmer là-dessus, reprit la Mariette, et je vois que je n'ai rien de mieux à faire que de vous prendre en estime à cette heure et en bonne amitié avec le temps.
-- Ça me va, dit François, donnez-moi une poignée de main.
Et il s'avança à elle en lui tendant sa grande main, point gauchement du tout. Mais cette enfant de Mariette fut tout à coup piquée de la mouche de la coquetterie, et, retirant sa main, elle lui dit que ce n'était pas convenant à une jeune fille de donner comme cela la main à un garçon.
Dont François se mit à rire et la laissa, voyant bien qu'elle n'allait pas franchement, et qu'avant tout elle voulait donner dans l'oeil. " Or, ma belle, pensa-t-il, vous n'y êtes point, et nous ne serons pas amis comme vous l'entendriez. "
Il alla vers Madeleine qui venait de s'éveiller, et qui lui dit, en lui prenant ses deux mains : -- J'ai bien dormi, mon fils, et le bon Dieu me bénit de me montrer ta figure première à mon éveil. D'où vient que mon Jeannie n'est point avec toi ?
Puis, quand la chose lui fut expliquée, elle dit aussi des paroles d'amitié à Mariette, s'inquiétant qu'elle eût passé la nuit à la veiller, et l'assurant qu'elle n'avait pas besoin de tant d'égards pour son mal. Mariette s'attendait que François allait dire qu'elle s'était même levée bien tard ; mais François ne dit rien et la laissa avec Madeleine, qui voulait essayer de se lever, ne sentant plus de fièvre.
Au bout de trois jours, elle se trouva même si bien, qu'elle put causer de ses affaires avec François.
-- Tenez-vous en repos, ma chère mère, lui dit-il. Je me suis un peu déniaisé là-bas et j'entends assez bien les affaires. Je veux vous tirer de là, et j'en verrai le bout. Laissez-moi faire, ne démentez rien de ce que je dirai, et signez tout ce que je vous présenterai. De ce pas, puisque me voilà tranquillisé sur votre santé, je m'en vas à la ville consulter les hommes de la loi. C'est jour de marché, je trouverai là du monde que je veux voir, et je compte que je ne perdrai pas mon temps.
Il fit comme il disait ; et quand il eut pris conseil et renseignement des hommes de loi, il vit bien que les derniers billets que Blanchet avait souscrits à la Sévère pouvaient être matière à un bon procès ; car il les avait signés ayant la tête à l'envers, de fièvre, de vin et de bêtise. La Sévère s'imaginait que Madeleine n'oserait plaider, crainte des dépens. François ne voulait pas donner à madame Blanchet le conseil de s'en remettre au sort des procès, mais il pensa raisonnablement terminer la chose par un arrangement en lui faisant faire d'abord bonne contenance ; et, comme il lui fallait quelqu'un pour porter la parole à l'ennemi, il s'avisa d'un plan qui réussit au mieux.
Depuis trois jours il avait assez observé la petite Mariette pour voir qu'elle allait tous les jours se promener du côté des Dollins, où résidait la Sévère, et qu'elle était en meilleure amitié qu'il n'eût souhaité avec cette femme, à cause surtout qu'elle y rencontrait du jeune monde de sa connaissance et des bourgeois qui lui contaient fleurette. Ce n'est pas qu'elle voulût les écouter ; elle était fille innocente encore, et ne croyait pas le loup si près de la bergerie. Mais elle se plaisait aux compliments et en avait soif comme une mouche du lait. Elle se cachait grandement de Madeleine pour faire ses promenades, et comme Madeleine n'était point jaseuse avec les autres femmes et ne quittait pas encore la chambre, elle ne voyait rien et ne soupçonnait point de faute. La grosse Catherine n'était point fille à deviner ni à observer la moindre chose. Si bien que la petite mettait son callot sur l'oreille, et, sous couleur de conduire les ouailles aux champs, elle les laissait sous la garde de quelque petit pastour, et allait faire la belle en mauvaise compagnie.
François, en allant et venant pour les affaires du moulin, vit la chose, n'en sonna mot à la maison, et s'en servit comme je vas vous le faire assavoir.
Il s'en alla se planter tout au droit de son chemin, au gué de la rivière, et comme elle prenait la passerelle, aux approches des Dollins, elle y trouva le champi à cheval sur la planche, chacune jambe pendante au-dessus de l'eau, et dans la figure d'un homme qui n'est point pressé d'affaires. Elle devint rouge comme une cenelle, et si elle n'eût manqué de temps pour faire la frime d'être là par hasard, elle aurait viré de côté.
Mais comme l'entrée de la passerelle était toute branchue, elle n'avisa le loup que quand elle fut sous sa dent. Il avait la figure tournée de son côté, et elle ne vit aucun moyen d'avancer ni de reculer sans être observée.
-- Çà, monsieur le meunier, fit-elle, payant de hardiesse, ne vous rangeriez-vous pas un brin pour laisser passer le monde ?
-- Non, demoiselle, répondit François, car c'est moi qui suis le gardien de la passerelle pour à ce soir, et je réclame d'un chacun droit de péage.
-- Est-ce que vous devenez fou, François ? on ne paie pas dans nos pays, et vous n'avez droit sur passière, passerelle, passerette ou passerotte, comme on dit peut-être dans votre pays d'Aigurande. Mais parlez comme vous voudrez, et ôtez-vous de là un peu vite : ce n'est pas un endroit pour badiner ; vous me feriez tomber dans l'eau.
-- Vous croyez donc, dit François sans se déranger et en croisant ses bras sur son estomac, que j'ai envie de rire avec vous, et que mon droit de péage serait de vous conter fleurette ? Otez cela de votre idée, demoiselle : je veux vous parler bien raisonnablement, et je vas vous laisser passage, si vous me donnez licence de vous suivre un bout de chemin pour causer avec vous.
-- Ça ne convient pas du tout, dit la Mariette un peu échauffée par l'idée qu'elle avait que François voulait lui en conter. Qu'est-ce qu'on dirait de moi dans le pays, si on me rencontrait seule par les chemins avec un garçon qui n'est pas mon prétendu ?
-- C'est juste, dit François. La Sévère n'étant point là pour vous faire porter respect, il en serait parlé ; voilà pourquoi vous allez chez elle, afin de vous promener dans son jardin avec tous vos prétendus. Eh bien ! pour ne pas vous gêner, je m'en vas vous parler ici, et en deux mots, car c'est une affaire qui presse, et voilà ce que c'est : Vous êtes une bonne fille, vous avez donné votre coeur à votre belle-soeur Madeleine ; vous la voyez dans l'embarras, et vous voudriez bien l'en retirer, pas vrai ?
-- Si c'est de cela que vous voulez me parler, je vous écoute, répondit la Mariette, car ce que vous dites est la vérité.
-- Eh bien ! ma bonne demoiselle, dit François en se levant et en s'accotant avec elle contre la berge du petit pont, vous pouvez rendre un grand office à madame Blanchet. Puisque pour son bonheur et dans son intérêt, je veux le croire, vous êtes bien avec la Sévère, il vous faut rendre cette femme consente d'un accommodement ; elle veut deux choses qui ne se peuvent point à la fois par le fait : rendre la succession de maître Blanchet caution du paiement des terres qu'il avait vendues pour la payer ; et, en second lieu, exiger paiement de billets souscrits à elle-même. Elle aura beau chicaner et tourmenter cette pauvre succession, elle ne fera point qu'il s'y trouve ce qui s'en manque. Faites-lui entendre que si elle n'exige point que nous garantissions le paiement des terres, nous pourrons payer les billets ; mais que, si elle ne nous permet pas de nous libérer d'une dette, nous n'aurons pas de quoi lui payer l'autre, et qu'à faire des frais qui nous épuisent sans profit pour elle, elle risque de perdre le tout.
-- Ça me paraît certain, dit Mariette, quoique je n'entende guère les affaires, mais enfin j'entends cela. Et si, par hasard, je la décidais, François, qu'est-ce qui vaudrait mieux pour ma belle-soeur, payer les billets ou être dégagée de la caution ?
-- Payer les billets sera le pire, car ce sera le plus injuste. On peut contester sur ces billets et plaider ; mais pour plaider, il faut de l'argent, et vous savez qu'il n'y en a point à la maison, et qu'il n'y en aura jamais. Ainsi, que ce qui reste à votre belle-soeur s'en aille en procès ou en paiement à la Sévère, c'est tout un pour elle, tandis que pour la Sévère, mieux vaut être payée sans plaider. Ruinée pour ruinée, Madeleine aime mieux laisser saisir tout ce qui lui reste, que de rester encore après sous le coup d'une dette qui peut durer autant que sa vie, car les acquéreurs de Cadet Blanchet ne sont guère bons pour payer ; la Sévère le sait bien, et elle sera forcée un jour de reprendre les terres, chose dont l'idée ne la fâche point, car c'est une bonne affaire que de les trouver amendées, et d'en avoir tiré gros intérêt pendant du temps. Par ainsi la Sévère ne risque rien à nous rendre la liberté, et elle s'assure le paiement de ses billets.
-- Je ferai comme vous l'enseignez, dit la Mariette, et si j'y manque, n'ayez pas d'estime pour moi.
--- Ainsi donc, bonne chance, Mariette, et bon voyage, dit François en se retirant de son chemin.
La petite Mariette s'en alla aux Dollins, bien contente d'avoir une belle excuse pour s'y montrer, et pour y rester longtemps et pour y retourner les jours suivants. La Sévère fit mine de goûter ce qu'elle lui conta ; mais au fond elle se promit de ne pas aller vite. Elle avait toujours détesté Madeleine Blanchet, pour l'estime que malgré lui son mari était obligé d'en faire. Elle croyait la tenir dans ses mains griffues pour tout le temps de sa vie, et elle eût mieux aimé renoncer aux billets qu'elle savait bien ne pas valoir grand'chose, qu'au plaisir de la molester en lui faisant porter l'endosse d'une dette sans fin.
François savait bien la chose, et il voulait l'amener à exiger le paiement de cette dette-là, afin d'avoir l'occasion de racheter les bons biens de Jeannie à ceux qui les avaient eus quasi pour rien. Mais quand Mariette vint lui rapporter la réponse, il vit qu'on l'amusait par des paroles ; que, d'une part, la petite serait contente de faire durer les commissions, et que, de l'autre part, la Sévère n'était pas encore venue au point de vouloir la ruine de Madeleine plus que l'argent de ses billets.
Pour l'y faire arriver d'un coup de collier, il prit Mariette à part deux jours après :
-- Il ne faut, dit-il, point aller aujourd'hui aux Dollins, ma bonne demoiselle. Votre belle-soeur a appris, je ne sais comment, que vous y alliez un peu plus souvent que tous les jours, et elle dit que ce n'est pas la place d'une fille comme il faut. J'ai essayé de lui faire entendre à quelles fins vous fréquentiez la Sévère dans son intérêt ; mais elle m'a blâmé ainsi que vous. Elle dit qu'elle aime mieux être ruinée que de vous voir perdre l'honneur, que vous êtes sous sa tutelle et qu'elle a autorité sur vous. Vous serez empêchée de force de sortir, si vous ne vous en empêchez vous-même de gré. Elle ne vous en parlera point si vous n'y retournez, car elle ne veut point vous faire de peine, mais elle est grandement fâchée contre vous, et il serait à souhaiter que vous lui demandissiez pardon.
François n'eut pas sitôt lâché le chien, qu'il se mit à japper et à mordre. Il avait bien jugé l'humeur de la petite Mariette, qui était précipiteuse et combustible comme celle de son défunt frère.
-- Oui-da et pardi ! s'exclama-t-elle, on va obéir comme une enfant de trois ans à une belle-soeur ! Dirait-on pas qu'elle est ma mère et que je lui dois la soumission ! Et où prend-elle que je perds mon honneur ! Dites-lui, s'il vous plaît, qu'il est aussi bien agrafé que le sien, et peut-être mieux. Et que sait-elle de la Sévère, qui en vaut bien une autre ? Est-on malhonnête parce qu'on n'est pas toute la journée à coudre, à filer et à dire des prières ? Ma belle-soeur est injuste parce qu'elle est en discussion d'intérêts avec elle, et qu'elle se croit permis de la traiter de toutes les manières. C'est imprudent à elle ; car si la Sévère voulait, elle la chasserait de la maison où elle est ; et ce qui vous prouve que la Sévère est moins mauvaise qu'on ne dit, c'est qu'elle ne le fait point et prend patience. Et moi qui ai la complaisance de me mêler de leurs différends qui ne me regardent pas, voilà comme j'en suis remerciée. Allez ! allez ! François, croyez que les plus sages ne sont pas toujours les plus rembarrantes, et qu'en allant chez la Sévère, je n'y fais pas plus de mal qu'ici.
-- À savoir ! dit François, qui voulait faire monter toute l'écume de la cuve ; votre belle-soeur n'a peut-être pas tort de penser que vous n'y faites point de bien. Et tenez, Mariette, je vois que vous avez trop de presse d'y aller ! ça n'est pas dans l'ordre. La chose que vous aviez à dire pour les affaires de Madeleine est dite, et si la Sévère n'y répond point, c'est qu'elle ne veut pas y répondre. N'y retournez donc plus, croyez-moi, ou bien je croirai, comme Madeleine, que vous n'y allez à bonnes intentions.
-- C'est donc décidé, maître François, fit Mariette tout en feu, que vous allez aussi faire le maître avec moi ? Vous vous croyez l'homme de chez nous, le remplaçant de mon frère. Vous n'avez pas encore assez de barbe autour du bec pour me faire la semonce, et je vous conseille de me laisser en paix. Votre servante, dit-elle encore en rajustant sa coiffe ; si ma belle-soeur me demande, vous lui direz que je suis chez la Sévère, et si elle vous envoie me chercher, vous verrez comment vous y serez reçu.
Là-dessus elle jeta bien fort le barreau de la porte, et s'en fut de son pied léger aux Dollins ; mais comme François avait peur que sa colère ne refroidît en chemin, vu que d'ailleurs le temps était à la gelée, il lui laissa un peu d'avance, et quand elle approcha du logis de la Sévère, il donna du jeu à ses grandes jambes, courut comme un désenfargé, et la rattrapa, pour lui faire accroire qu'il était envoyé par Madeleine à sa poursuite.
Là il la picota en paroles jusqu'à lui faire lever la main. Mais il esquiva les tapes, sachant bien que la colère s'en va avec les coups, et que femme qui frappe est soulagée de son dépit. Il se sauva, et dès qu'elle fut chez la Sévère, elle y fit grand éclat. Ce n'est pas que la pauvre enfant eût de mauvaises intentions ; mais dans la première flambée de sa fâcherie, elle ne savait s'en cacher, et elle mit la Sévère dans un si grand courroux, que François, qui s'en allait à petits pas par le chemin creux, les entendait du bout de la chènevière rouffer et siffler comme le feu dans une grange à paille.
L'affaire réussit à son souhait, et il en était si acertainé qu'il partit le lendemain pour Aigurande, où il prit son argent chez le curé, et s'en revint à la nuit, rapportant ses quatre petits papiers fins qui valaient gros, et ne faisaient si, pas plus de bruit dans sa poche qu'une miette de pain dans un bonnet. Au bout de huit jours, on entendit nouvelles de la Sévère. Tous les acquéreurs des terres de Blanchet étaient sommés de payer, aucun ne pouvait, et Madeleine était menacée de payer à leur place.
Dès que la connaissance lui en vint, elle entra en grande crainte, car François ne l'avait encore avertie de rien.
-- Bon ! lui dit-il, se frottant les deux mains, il n'est marchand qui toujours gagne, ni voleur qui toujours pille. Madame Sévère va manquer une belle affaire et vous allez en faire une bonne. C'est égal, ma chère mère, faites comme si vous vous croyiez perdue. Tant plus vous aurez de peine, tant plus elle mettra de joie à faire ce qu'elle croit mauvais pour vous. Mais ce mauvais est votre salut, car vous allez, en payant la Sévère, reprendre tous les héritages de votre fils.
-- Et avec quoi veux-tu que je la paie, mon enfant ?
-- Avec de l'argent qui est dans ma poche et qui est à vous.
Madeleine voulut s'en défendre ; mais le champi avait la tête dure, disait-il, et on n'en pouvait arracher ce qu'il y avait serré à clef. Il courut chez le notaire déposer deux cents pistoles au nom de la veuve Blanchet, et la Sévère fut payée bel et bien, bon gré, mal gré, ainsi que les autres créanciers de la succession, qui faisaient cause commune avec elle.
Et quand la chose fut amenée à ce point que François eut même indemnisé les pauvres acquéreurs de leurs souffrances, il lui restait encore de quoi plaider, et il fit assavoir à la Sévère qu'il allait entamer un bon procès au sujet des billets qu'elle avait soutirés au défunt par fraude et malice. Il répandit un conte qui fit grand train dans le pays. C'est qu'en fouillant dans un vieux mur du moulin pour y planter une étaie, il avait trouvé la tirelire à la défunte vieille mère Blanchet, toute en beaux louis d'or à l'ancien coin, et que, par ce moyen, Madeleine se trouvait plus riche qu'elle n'avait jamais été. De guerre lasse, la Sévère entra en arrangement, espérant que François s'était mis un peu de ces écus, trouvés si à propos, au bout des doigts, et qu'en l'amadouant elle en verrait encore plus qu'il n'en montrait. Mais elle en fut pour sa peine, et il la mena par un chemin si étroit qu'elle rendit les billets en échange de cent écus.
Alors, pour se revenger, elle monta la tête de la petite Mariette, en l'avisant que la tirelire de la vieille Blanchet, sa grand'mère, aurait dû être partagée entre elle et Jeannie, qu'elle y avait droit, et qu'elle devait plaider contre sa belle-soeur.
Force fut alors au champi de dire la vérité sur la source de l'argent qu'il avait fourni, et le curé d'Aigurande lui en envoya les preuves en cas de procès.
Il commença par montrer ces preuves à Mariette, en la priant de n'en rien ébruiter inutilement, et en lui démontrant qu'elle n'avait plus qu'à se tenir tranquille. Mais la Mariette n'était pas tranquille du tout. Sa cervelle avait pris feu dans tout ce désarroi de famille, et la pauvre enfant était tentée du diable. Malgré la bonté dont Madeleine avait toujours usé envers elle, la traitant comme sa fille et lui passant tous ses caprices, elle avait pris une mauvaise idée contre sa belle-soeur et une jalousie dont elle aurait été bien empêchée, par mauvaise honte, de dire le fin mot. Mais le fin mot, c'est qu'au milieu de ses disputes et de ses enragements contre François, elle s'était coiffée de lui tout doucement et sans se méfier du tour que lui jouait le diable. Tant plus il la tançait de ses caprices et de ses manquements, tant plus elle devenait enragée de lui plaire.
Elle n'était pas fille à se dessécher de chagrin, non plus qu'à se fondre dans les larmes ; mais elle n'avait point de repos en songeant que François était si beau garçon, si riche, si honnête, si bon pour tout le monde, si adroit à se conduire, si courageux, qu'il était homme à donner jusqu'à la dernière once de son sang pour la personne qu'il aimerait ; et que tout cela n'était point pour elle, qui pouvait se dire la plus belle et la plus riche de l'endroit, et qui remuait ses amoureux à la pelle.
Un jour elle en ouvrit son coeur à sa mauvaise amie, la Sévère. C'était dans le patural qui est au bout du chemin aux Napes. Il y a par là un vieux pommier qui se trouvait tout en fleur, parce que, depuis que toutes ces affaires duraient, le mois de mai était venu, et la Mariette étant à garder ses ouailles au bord de la rivière, la Sévère vint babiller avec elle sous ce pommier fleuri.
Mais, par la volonté du bon Dieu, François, qui se trouvait aussi par là, entendit leurs paroles ; car en voyant la Sévère entrer dans le patural, il se douta bien qu'elle y venait manigancer quelque chose contre Madeleine ; et la rivière étant basse, il marcha tout doucement sur le bord, au-dessous des buissons qui sont si hauts dans cet endroit-là, qu'un charroi de foin y passerait à l'abri. Quand il y fut, il s'assit, sans souffler, sur le sable, et ne mit pas ses oreilles dans sa poche.
Et voilà comment travaillaient ces deux bonnes langues de femme. D'abord la Mariette avait confessé que de tous ses galants pas un ne lui plaisait, à cause d'un meunier qui n'était pas du tout galant avec elle, et qui seul l'empêchait de dormir. Mais la Sévère avait idée de la conjoindre avec un gars de sa connaissance, lequel en tenait fort, à telles enseignes qu'il avait promis un gros cadeau de noces à la Sévère si elle venait à bout de le faire marier avec la petite Blanchet. Il paraît même que la Sévère s'était fait donner par avance un denier à Dieu de celui-là comme de plusieurs autres. Aussi fit-elle tout de son mieux pour dégoûter Mariette de François.
-- Foin du champi ! lui dit-elle. Comment, Mariette, une fille de votre rang épouserait un champi ! Vous auriez donc nom madame la Fraise ? car il ne s'appelle pas autrement. J'en aurais honte pour vous, ma pauvre âme. Et puis ce n'est rien ; vous seriez donc obligée de le disputer à votre belle-soeur, car il est son bon ami, aussi vrai que nous voilà deux.
-- Là-dessus, Sévère, fit la Mariette en se récriant, vous me l'avez donné à entendre plus d'une fois ; mais je n'y saurais point croire ; ma belle-soeur est d'un âge...
-- Non, non, Mariette, votre belle-soeur n'est point d'un âge à s'en passer ; elle n'a guère que trente ans, et ce champi n'était encore qu'un galopin, que votre frère l'a trouvé en grande accointance avec sa femme. C'est pour cela qu'un jour il l'assomma à bons coups de manche de fouet et le mit dehors de chez lui.
François eut la bonne envie de sauter à travers le buisson et d'aller dire à la Sévère qu'elle en avait menti, mais il s'en défendit et resta coi.
Et là-dessus la Sévère en dit de toutes les couleurs, et débita des menteries si vilaines, que François en avait chaud à la figure et avait peine à se tenir en patience.
-- Alors, fit la Mariette, il tente à l'épouser, à présent qu'elle est veuve : il lui a déjà donné bonne part de son argent, et il voudra avoir au moins la jouissance du bien qu'il a racheté.
-- Mais il en portera la folle enchère, fit l'autre ; car Madeleine en cherchera un plus riche, à présent qu'elle l'a dépouillé, et elle le trouvera. Il faut bien qu'elle prenne un homme pour cultiver son bien, et, en attendant qu'elle trouve son fait, elle gardera ce grand imbécile qui la sert pour rien et qui la désennuie de son veuvage.
-- Si c'est là le train qu'elle mène, dit la Mariette toute dépitée, me voilà dans une maison bien honnête, et je ne risque rien de bien me tenir ! Savez-vous, ma pauvre Sévère, que je suis une fille bien mal logée, et qu'on va mal parler de moi ? Tenez, je ne peux pas rester là, et il faut que je m'en retire. Ah bien oui ! voilà bien ces dévotes qui trouvent du mal à tout, parce qu'elles ne sont effrontées que devant Dieu ! Je lui conseille de mal parler de vous et de moi à présent ! Eh bien ! je vas la saluer, moi, et m'en aller demeurer avec vous ; et si elle s'en fâche, je lui répondrai ; et si elle veut me forcer à retourner avec elle, je plaiderai et je la ferai connaître, entendez-vous ?
-- Il y a meilleur remède, Mariette, c'est de vous marier au plus tôt. Elle ne vous refusera pas son consentement, car elle est pressée, j'en suis sûre, de se voir débarrassée de vous. Vous gênez son commerce avec le beau champi. Mais vous ne pouvez pas attendre, voyez-vous ; car on dirait qu'il est à vous deux, et personne ne voudrait plus vous épouser. Mariez-vous donc, et prenez celui que je vous conseille.
-- C'est dit ! fit la Mariette en cassant son bâton de bergère d'un grand coup contre le vieux pommier. Je vous donne ma parole. Allez le chercher, Sévère, qu'il vienne ce soir à la maison me demander, et que nos bans soient publiés dimanche qui vient.
Jamais François n'avait été plus triste qu'il ne le fut en sortant de la berge de rivière où il s'était caché pour entendre cette jaserie de femelles. Il en avait lourd comme un rocher sur le coeur, et, tout au beau milieu de son chemin en s'en revenant, il perdit quasi le courage de rentrer à la maison, et s'en fut par la traîne aux Napes s'asseoir dans la petite futaie de chênes qui est au bout du pré.
Quand il fut là tout seul, il se prit de pleurer comme un enfant, et son coeur se fendait de chagrin et de honte ; car il était tout à fait honteux de se voir accusé, et de penser que sa pauvre chère amie Madeleine, qu'il avait toute sa vie si honnêtement et si dévotement aimée, ne retirerait de son service et de sa bonne intention que l'injure d'être maltraitée par les mauvaises langues.
-- Mon Dieu ! mon Dieu ! disait-il tout seul en se parlant à lui-même en dedans, est-il possible que le monde soit si méchant, et qu'une femme comme la Sévère ait tant d'insolence que de mesurer à son aune l'honneur d'une femme comme ma chère mère ? Et cette jeunesse de Mariette, qui devrait avoir l'esprit porté à l'innocence et à la vérité, un enfant qui ne connaît pas encore le mal, voilà pourtant qu'elle écoute les paroles du diable et qu'elle y croit comme si elle en connaissait la morsure ! En ce cas, d'autres y croiront, et comme la grande partie des gens vivant vie mortelle est coutumière du mal, quasi tout le monde pensera que si j'aime madame Blanchet et si elle m'aime, c'est parce qu'il y a de l'amour sous jeu.
Là-dessus le pauvre François se mit à faire examen de sa conscience et à se demander, en grande rêverie d'esprit, s'il n'y avait pas de sa faute dans les mauvaises idées de la Sévère, au sujet de Madeleine ; s'il avait bien agi en toutes choses, s'il n'avait pas donné à mal penser, contre son vouloir, par manque de prudence et de discrétion. Et il avait beau chercher, il ne trouvait pas qu'il eût jamais pu faire le semblant de la chose, n'en ayant pas eu seulement l'idée.
Et puis, voilà qu'en pensant et rêvassant toujours il se dit encore :
-- Eh ! quand bien même que mon amitié se serait tournée en amour, quel mal le bon Dieu y trouverait-il, au jour d'aujourd'hui qu'elle est veuve et maîtresse de se marier ? Je lui ai donné bonne part de mon bien, ainsi qu'à Jeannie. Mais il m'en reste assez pour être encore un bon parti, et elle ne ferait pas de tort à son enfant en me prenant pour son mari. Il n'y aurait donc pas d'ambition de ma part à souhaiter cela, et personne ne pourrait lui faire accroire que je l'aime par intérêt. Je suis champi, mais elle ne regarde point à cela, elle. Elle m'a aimé comme son fils, ce qui est la plus forte de toutes les amitiés, elle pourrait bien m'aimer encore autrement. Je vois que ses ennemis vont m'obliger à la quitter, si je ne l'épouse pas ; et la quitter encore une fois, j'aime autant mourir. D'ailleurs, elle a encore besoin de moi, et ce serait lâche de laisser tant d'embarras sur ses bras, quand j'ai encore les miens, en outre de mon argent, pour la servir. Oui, tout ce qui est à moi doit être à elle, et comme elle me parle souvent de s'acquitter avec moi à la longue, il faut que je lui en ôte l'idée en mettant tout en commun par la permission de Dieu et de la loi. Allons, elle doit conserver sa bonne renommée à cause de son fils, et il n'y a que le mariage qui l'empêchera de la perdre. Comment donc est-ce que je n'y avais pas encore songé, et qu'il a fallu une langue de serpent pour m'en aviser ? J'étais trop simple, je ne me défiais de rien, et ma pauvre mère est si bonne aux autres, qu'elle ne s'inquiète point de souffrir du dommage pour son compte. Voyons, tout est pour le bien dans la volonté du ciel, et madame Sévère, en voulant faire le mal, m'a rendu le service de m'enseigner mon devoir.
Et sans plus s'étonner ni se consulter, François reprit son chemin, décidé à parler tout de suite à madame Blanchet de son idée, et à lui demander à deux genoux de le prendre pour son soutien, au nom du bon Dieu et pour la vie éternelle.
Mais quand il arriva au Cormouer, il vit Madeleine qui filait de la laine sur le pas de sa porte, et, pour la première fois de sa vie, sa figure lui fit un effet à le rendre tout peureux et tout morfondu. Au lieu qu'à l'habitude il allait tout droit à elle en la regardant avec des yeux bien ouverts et en lui demandant si elle se sentait bien, il s'arrêta sur le petit pont comme s'il examinait l'écluse du moulin, et il la regardait de côté. Et quand elle se tournait vers lui, il se virait d'autre part, ne sachant pas lui-même ce qu'il avait, et pourquoi une affaire qui lui avait paru tout à l'heure si honnête et si à propos, lui devenait si poisante à confesser.
Alors Madeleine l'appela, lui disant :
-- Viens donc auprès de moi, car j'ai à te parler, mon François. Nous voilà tout seuls, viens t'asseoir à mon côté, et donne-moi ton coeur comme au prêtre qui nous confesse, car je veux de toi la vérité.
François se trouva tout réconforté par ce discours de Madeleine, et, s'étant assis à son côté, il lui dit :
-- Soyez assurée, ma chère mère, que je vous ai donné mon coeur comme à Dieu, et que vous aurez de moi vérité de confession.
Et il s'imaginait qu'elle avait peut-être entendu quelque propos qui lui donnait la même idée qu'à lui, de quoi il se réjouissait bien, et il l'attendait à parler.
-- François, fit-elle, voilà que tu es dans tes vingt et un ans, et que tu peux songer à t'établir : n'aurais-tu point d'idée contraire ?
-- Non, non, je n'ai pas d'idée contraire à la vôtre, répondit François en devenant tout rouge de contentement ; parlez toujours, ma chère Madeleine.
-- Bien ! fit-elle, je m'attendais à ce que tu me dis, et je crois fort que j'ai deviné ce qui te convenait. Eh bien ! puisque c'est ton idée, c'est la mienne aussi, et j'y aurais peut-être songé avant toi. J'attendais à connaître si la personne te prendrait en amitié, et je jurerais que si elle n'en tient pas encore, elle en tiendra bientôt. N'est-ce pas ce que tu crois aussi, et veux-tu me dire où vous en êtes ?... Eh bien donc pourquoi me regardes-tu d'un air confondu ? Est-ce que je ne parle pas assez clair ? Mais je vois que tu as honte, et qu'il faut te venir en aide. Eh bien ! elle a boudé tout le matin, cette pauvre enfant, parce qu'hier soir tu l'as un peu taquinée en paroles, et peut-être qu'elle s'imagine que tu ne l'aimes point. Mais moi j'ai bien vu que tu l'aimes, et que si tu la reprends un peu de ses petites fantaisies, c'est que tu te sens un brin jaloux. Il ne faut pas t'arrêter à cela, François. Elle est jeune et jolie, ce qui est un sujet de danger, mais si elle t'aime bien, elle deviendra raisonnable à ton commandement.
-- Je voudrais bien savoir, dit François tout chagriné, de qui vous me parlez, ma chère mère, car pour moi je n'y entends rien.
-- Oui, vraiment ? dit Madeleine, tu ne sais pas ? Est-ce que j'aurais rêvé cela, ou que tu voudrais m'en faire un secret ?
-- Un secret à vous ? dit François en prenant la main de Madeleine ; et puis il laissa sa main pour prendre le coin de son tablier qu'il chiffonna comme s'il était un peu en colère, et qu'il approcha de sa bouche comme s'il voulait le baiser, et qu'il laissa enfin comme il avait fait de sa main, car il se sentit comme s'il allait pleurer, comme s'il allait se fâcher, comme s'il allait avoir un vertige, et tout cela coup sur coup.
-- Allons, dit Madeleine étonnée, tu as du chagrin, mon enfant, preuve que tu es amoureux et que les choses ne vont point comme tu voudrais. Mais je t'assure que Mariette a un bon coeur, qu'elle a du chagrin aussi, et que si tu lui dis ouvertement ce que tu penses, elle te dira de son côté qu'elle ne pense qu'à toi.
François se leva en pied et sans rien dire, marcha un peu dans la cour ; et puis il revint et dit à Madeleine :
-- Je m'étonne bien de ce que vous avez dans l'esprit, madame Blanchet ; tant qu'à moi, je n'y ai jamais pensé, et je sais fort bien que mademoiselle Mariette n'a ni goût ni estime pour moi.
-- Allons ! allons ! dit Madeleine, voilà comme le dépit vous fait parler, enfant ! Est-ce que je n'ai pas vu que tu avais des discours avec elle, que tu lui disais des mots que je n'entendais point, mais qu'elle paraissait bien entendre, puisqu'elle en rougissait comme une braise au four ? Est-ce que je ne vois point qu'elle quitte le pâturage tous les jours et laisse son troupeau à la garde du tiers et du quart ? Nos blés en souffrent un peu, si ses moutons y gagnent ; mais enfin je ne veux point la contrarier, ni lui parler de moutons quand elle a la tête tout en combustion pour l'amour et le mariage. La pauvre enfant est dans l'âge où l'on garde mal ses ouailles, et son coeur encore plus mal. Mais c'est un grand bonheur pour elle, François, qu'au lieu de se coiffer de quelqu'un de ces mauvais sujets dont j'avais crainte qu'elle ne fît la connaissance chez Sévère, elle ait eu le bon jugement de s'attacher à toi. C'est un grand bonheur pour moi aussi de songer que, marié à ma belle-soeur, que je considère presque comme si elle était ma fille, tu vivras et demeureras près de moi, que tu seras dans ma famille, et que je pourrai, en vous logeant, en travaillant avec vous et en élevant vos enfants, m'acquitter envers toi de tout le bien que tu m'as fait. Par ainsi, ne démolis pas le bonheur que je bâtis là-dessus dans ma tête, par des idées d'enfant. Vois clair et guéris-toi de toute jalousie. Si Mariette aime à se faire belle, c'est qu'elle veut te plaire. Si elle est un peu fainéante depuis un tour de temps, c'est qu'elle pense trop à toi ; et si quelquefois elle me parle avec un peu de vivacité, c'est qu'elle a de l'humeur de vos picoteries et ne sait à qui s'en prendre. Mais la preuve qu'elle est bonne et qu'elle veut être sage, c'est qu'elle a connu ta sagesse et ta bonté, et qu'elle veut t'avoir pour mari.
-- Vous êtes bonne, ma chère mère, dit François tout attristé. Oui, c'est vous qui êtes bonne, car vous croyez à la bonté des autres et vous êtes trompée. Mais je vous dis, moi, que si Mariette est bonne aussi, ce que je ne veux pas renier, crainte de lui faire tort auprès de vous, c'est d'une manière qui ne retire pas de la vôtre, et qui, par cette raison, ne me plaît miette. Ne me parlez donc plus d'elle. Je vous jure bien ma foi et ma loi, mon sang et ma vie, que je n'en suis pas plus amoureux que de la vieille Catherine, et que si elle pensait à moi, ce serait un malheur pour elle, car je n'y correspondrais point du tout. Ne tentez donc pas à lui faire dire qu'elle m'aime ; votre sagesse serait en faute, et vous m'en feriez une ennemie. Tout au contraire, écoutez ce qu'elle vous dira ce soir, et laissez-la épouser Jean Aubard, pour qui elle s'est décidée. Qu'elle se marie au plus tôt, car elle n'est pas bien dans votre maison. Elle s'y déplaît et ne vous y donnera point de joie.
-- Jean Aubard ! dit Madeleine ; il ne lui convient pas ; il est sot, et elle a trop d'esprit pour se soumettre à un homme qui n'en a point.
A suivre...
A bientôt et portez-vous bien !

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