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Lundi 27 août 2007

Voici donc le dernier épisode de notre "feuilleton de l'été". Merci de l'avoir suivi. En marge de François le Champi, je vous ai renseignés de mon mieux sur les diverses manifestations littéraires qui se sont déroulées ou s'apprêtent à se dérouler pendant les mois de juillet et août. La rentrée est à présent proche. Les articles plus habituels feront à nouveau leur apparition sur ce blog. Je vous donne particulièrement rendez-vous bientôt pour évoquer l'incontournable rentrée littéraire, celle des auteurs qui font la une des journaux et magazines, mais aussi la mienne, avec la parution de trois nouveaux livres prévus respectivement pour septembre, octobre et janvier : un roman, un essai et une biographie... Je vous laisse une dernière fois avec George Sand et son petit François.

François le Champi : dernier épisode.

Madeleine était encore phis confondue que François, et elle aurait voulu aller le questionner encore et le consoler ; mais elle en fut empêchée par Mariette, qui s'en vint, d'un air étrange, lui parler de Jean Aubard et lui annoncer sa demande. Madeleine ne pouvant s'ôter de l'idée que tout cela était le produit d'une dispute d'amoureux, s'essaya à lui parler de François ; à quoi Mariette répondit, d'un ton qui lui fit bien de la peine, et qu'elle ne put comprendre :

-- Que celles qui aiment les champis les gardent pour leur amusement ; tant qu'à moi, je suis une honnête fille, et ce n'est pas parce que mon pauvre frère est mort que je laisserai offenser mon honneur. Je ne dépends que de moi, Madeleine, et si la loi me force à vous demander conseil, elle ne me force pas de vous écouter quand vous me conseillez mal. Je vous prie donc de ne pas me contrarier maintenant, car je pourrais vous contrarier plus tard.

-- Je ne sais point ce que vous avez, ma pauvre enfant, lui dit Madeleine en grande douceur et tristesse ; vous me parlez comme si vous n'aviez pour moi estime ni amitié. Je pense que vous avez une contrariété qui vous embrouille l'esprit à cette heure ; je vous prie donc de prendre trois ou quatre jours pour vous décider. Je dirai à Jean Aubard de revenir, et si vous pensez de même après avoir pris un peu de réflexion et de tranquillité, comme il est honnête homme et assez riche, je vous laisserai libre de l'épouser. Mais vous voilà dans un coup de feu qui vous empêche de vous connaître et qui ferme votre jugement à l'amitié que je vous porte. J'en ai du chagrin, mais comme je vois que vous en avez aussi, je vous le pardonne.

La Mariette hocha de la tête pour faire croire qu'elle méprisait ce pardon-là, et elle s'en fut mettre son tablier de soie pour recevoir Jean Aubard, qui arriva une heure après avec la grosse Sévère tout endimanchée.

Madeleine, pour le coup, commença de penser qu'en vérité Mariette était mal portée pour elle, d'amener dans sa maison, pour une affaire de famille, une femme qui était son ennemie et qu'elle ne pouvait voir sans rougir. Elle fut cependant honnête à son encontre et lui servit à rafraîchir sans marquer ni dépit ni rancune. Elle aurait craint de pousser Mariette hors de son bon sens en la contrariant. Elle dit qu'elle ne faisait point d'opposition aux volontés de sa belle-soeur, mais qu'elle demandait trois jours pour donner réponse.

Sur quoi la Sévère lui dit avec insolence que c'était bien long. Et Madeleine répondit tranquillement que c'était bien court. Et là-dessus Jean Aubard se retira, bête comme souche, et riant comme un nigaud ; car il ne doutait point que la Mariette ne fût folle de lui. Il avait payé pour le croire, et la Sévère lui en donnait pour son argent.

Et en s'en allant, celle-là dit à Mariette qu'elle avait fait faire une galette et des crêpes chez elle pour les accordailles, et que, quand même madame Blanchet retarderait les accords, il fallait manger le ragoût. Madeleine voulut dire qu'il ne convenait point à une jeune fille d'aller avec un garçon qui n'avait point encore reçu parole de sa parenté.

-- En ce cas-là je n'irai point, dit la Mariette toute courroucée.

-- Si fait, si fait, vous devez venir, fit la Sévère ; n'êtes-vous point maîtresse de vous ?

-- Non, non, riposta la Mariette ; vous voyez bien que ma belle-soeur me commande de rester.

Et elle entra dans sa chambre en jetant la porte ; mais elle ne fit qu'y passer, et sortant par l'autre huisserie de la maison, elle s'en alla rejoindre la Sévère et le galant au bout du pré, en riant et en faisant insolence contre Madeleine.

La pauvre meunière ne put se retenir de pleurer en voyant le train des choses.

" François a raison, pensa-t-elle, cette fille ne m'aime point et son coeur est ingrat. Elle ne veut point entendre que j'agis pour son bien, que je souhaite son bonheur, et que je veux l'empêcher de faire une chose dont elle aura regret. Elle a écouté les mauvais conseils, et je suis condamnée à voir cette malheureuse Sévère porter le chagrin et la malice dans ma famille. Je n'ai pas mérité toutes ces peines, et je dois me rendre à la volonté de Dieu. Il est heureux pour mon pauvre François qu'il y ait vu plus clair que moi. Il aurait bien souffert avec une pareille femme ! "

Elle le chercha pour lui dire ce qu'elle en pensait ; mais elle le trouva pleurant auprès de la fontaine, et, s'imaginant qu'il avait regret de Mariette, elle lui dit tout ce qu'elle put pour le consoler. Mais tant plus elle s'y efforçait, tant plus elle lui faisait de la peine, parce qu'il voyait là dedans qu'elle ne voulait pas comprendre la vérité et que son coeur ne pourrait pas se tourner pour lui en la manière qu'il l'entendait.

Sur le soir, Jeannie étant couché et endormi dans la chambre, François resta un peu avec Madeleine, essayant de s'expliquer. Et il commença par lui dire que Mariette avait une jalousie contre elle, que la Sévère disait des propos et des menteries abominables.

Mais Madeleine n'y entendait malice aucune.

-- Et quel propos peut-on faire sur moi ? dit-elle simplement ; quelle jalousie peut-on mettre dans la tête de cette pauvre petite folle de Mariette ? On t'a trompé, François, il y a autre chose : quelque raison d'intérêt que nous saurons plus tard. Tant qu'à la jalousie, cela ne se peut ; je ne suis plus d'âge à inquiéter une jeune et jolie fille. J'ai quasi trente ans, et pour une femme de campagne qui a eu beaucoup de peine et de fatigue, c'est un âge à être ta mère. Le diable seul oserait dire que je te regarde autrement que mon fils, et Mariette doit bien voir que je souhaitais de vous marier ensemble. Non, non, ne crois pas qu'elle ait si mauvaise idée, ou ne me le dis pas, mon enfant. Ce serait trop de honte et de peine pour moi.

-- Et cependant, dit François en s'efforçant pour en parler encore, et en baissant la tête sur le foyer pour empêcher Madeleine de voir sa confusion, monsieur Blanchet avait une mauvaise idée comme ça quand il a voulu que je quitte la maison !

-- Tu sais donc cela, à présent, François ? dit Madeleine. Comment le sais-tu ? je ne te l'avais pas dit, et je ne te l'aurais dit jamais. Si Catherine t'en a parlé, elle a mal fait. Une pareille idée doit te choquer et te peiner autant que moi. Mais n'y pensons plus, et pardonnons cela à mon défunt mari. L'abomination en retourne à la Sévère. Mais à présent la Sévère ne peut plus être jalouse de moi. Je n'ai plus de mari, je suis vieille et laide autant qu'elle pouvait le souhaiter dans ce temps-là, et je n'en suis pas fâchée, car cela me donne le droit d'être respectée, de te traiter comme mon fils, et de te chercher une belle et jeune femme qui soit contente de vivre auprès de moi et qui m'aime comme sa mère. C'est toute mon envie, François, et nous la trouverons bien, sois tranquille. Tant pis pour Mariette si elle méconnaît le bonheur que je lui aurais donné. Allons, va coucher, et prends courage, mon enfant. Si je croyais être un empêchement à ton mariage, je te dirais de me quitter tout de suite. Mais sois assuré que je ne peux pas inquiéter le monde, et qu'on ne supposera jamais l'impossible.

François, écoutant Madeleine, pensait qu'elle avait raison, tant il avait l'accoutumance de la croire. Il se leva pour lui dire bonsoir, et s'en alla ; mais en lui prenant la main, voilà que pour la première fois de sa vie il s'avisa de la regarder avec l'idée de savoir si elle était vieille et laide. Vrai est, qu'à force d'être sage et triste, elle se faisait une fausse idée là-dessus, et qu'elle était encore jolie femme autant qu'elle l'avait été.

Et voilà que tout d'un coup François la vit toute jeune et la trouva belle comme la bonne dame, et que le coeur lui sauta comme s'il avait monté au faîte d'un clocher. Et il s'en alla coucher dans son moulin où il avait son lit bien propre dans un carré de planches emmi les saches de farine. Et quand il fut là tout seul, il se mit à trembler et à étouffer comme de fièvre. Et si, il n'était malade que d'amour, car il venait de se sentir brûlé pour la première fois par une grande bouffée de flamme, ayant toute sa vie chauffé doucement sous la cendre.

Depuis ce moment-là le champi fut si triste, que c'était pitié de le voir. Il travaillait comme quatre, mais il n'avait plus ni joie ni repos, et Madeleine ne pouvait pas lui faire dire ce qu'il avait. Il avait beau jurer qu'il n'avait amitié ni regret pour Mariette, Madeleine ne le voulait croire, et ne trouvait nulle autre raison à sa peine. Elle s'affligeait de le voir souffrir et de n'avoir plus sa confiance, et c'était un grand étonnement pour elle que de trouver ce jeune homme si obstiné et si fier dans son dépit.

Comme elle n'était point tourmentante dans son naturel, elle prit son parti de ne plus lui en parler. Elle essaya encore un peu de faire revenir Mariette, mais elle en fut si mal reçue qu'elle en perdit courage, et se tint coi, bien angoissée de coeur, mais ne voulant en rien faire paraître, crainte d'augmenter le mal d'autrui.

François la servait et l'assistait toujours avec le même courage et la même honnêteté que devant. Comme au temps passé, il lui tenait compagnie le plus qu'il pouvait, mais il ne lui parlait plus de la même manière. Il était toujours dans une confusion auprès d'elle. Il devenait rouge comme feu et blanc comme neige dans la même minute, si bien qu'elle le croyait malade, et lui prenait le poignet pour voir s'il n'avait pas la fièvre ; mais il se retirait d'elle comme si elle lui avait fait mal en le touchant, et quelquefois il lui disait des paroles de reproche qu'elle ne comprenait pas.

Et tous les jours cette peine augmentait entre eux. Pendant ce temps-là le mariage de Mariette avec Jean Aubard allait grand train, et le jour en fut fixé pour celui qui finissait le deuil de mademoiselle Blanchet. Madeleine avait peur de ce jour-là ; elle pensait que François en deviendrait fou, et elle voulait l'envoyer passer un peu de temps à Aigurande, chez son ancien maître Jean Vertaud, pour se dissiper. Mais François ne voulait point que la Mariette pût croire ce que Madeleine s'obstinait à penser. Il ne montrait nul ennui devant elle. Il parlait de bonne amitié avec son prétendu, et quand il rencontrait la Sévère par les chemins, il plaisantait en paroles avec elle, pour lui montrer qu'il ne la craignait pas. Le jour du mariage, il voulut y assister ; et comme il était tout de bon content de voir cette petite fille quitter la maison et débarrasser Madeleine de sa mauvaise amitié, il ne vint à l'idée de personne qu'il s'en fût jamais coiffé. Madeleine mêmement commença à croire la vérité là-dessus, ou à penser tout au moins qu'il était consolé. Elle reçut les adieux de Mariette avec son bon coeur accoutumé, mais comme cette jeunesse avait gardé une pique contre elle à cause du champi, elle vit bien qu'elle en était quittée sans regret ni bonté. Coutumière de chagrin qu'elle était, la bonne Madeleine pleura de sa méchanceté et pria le bon Dieu pour elle.

Et quand ce fut au bout d'une huitaine, François lui dit tout d'un coup qu'il avait affaire à Aigurande, et qu'il s'en allait y passer cinq ou six jours, de quoi elle ne s'étonna point et se réjouit même, pensant que ce changement ferait du bien à sa santé, car elle le jugeait malade pour avoir trop étouffé sa peine.

Tant qu'à François, cette peine dont il paraissait revenu lui augmentait tous les jours dans le coeur. Il ne pouvait penser à autre chose, et qu'il dormît ou qu'il veillât, qu'il fût loin ou près, Madeleine était toujours dans son sang et devant ses yeux. Il est bien vrai que toute sa vie s'était passée à l'aimer et à songer d'elle. Mais jusqu'à ces temps derniers, ce pensement avait été son plaisir et sa consolation au lieu que c'était devenu d'un coup tout malheur et tout désarroi. Tant qu'il s'était contenté d'être son fils et son ami, il n'avait rien souhaité de mieux sur la terre. Mais l'amour changeant son idée, il était malheureux comme une pierre. Il s'imaginait qu'elle ne pourrait jamais changer comme lui. Il se reprochait d'être trop jeune, d'avoir été connu trop malheureux et trop enfant, d'avoir donné trop de peine et d'ennui à cette pauvre femme, de ne lui être point un sujet de fierté, mais de souci et de compassion. Enfin, elle était si belle et si aimable dans son idée, si au-dessus de lui et si à désirer, que, quand elle disait qu'elle était hors d'âge et de beauté, il pensait qu'elle se posait comme cela pour l'empêcher de prétendre à elle.

Cependant la Sévère et la Mariette, avec leur clique, commençaient à la déchirer hautement à cause de lui, et il avait grand'peur que le scandale lui en revenant aux oreilles, elle n'en prît de l'ennui et souhaitât de le voir partir. Il se disait qu'elle avait trop de bonté pour le lui demander, mais qu'elle souffrirait encore pour lui comme elle en avait déjà souffert, et il pensa à aller demander conseil sur tout cela à M. le curé d'Aigurande, qu'il avait reconnu pour un homme juste et craignant Dieu.

Il y alla, mais ne le trouva point. Il s'était absenté pour aller voir son évêque, et François s'en revint coucher au moulin de Jean Vertaud, acceptant d'y passer deux ou trois jours à leur faire visite, en attendant que M. le curé fût de retour.

Il trouva son brave maître toujours aussi galant homme et bon ami qu'il l'avait laissé, et il trouva aussi son honnête fille Jeannette en train de se marier avec un bon sujet qu'elle prenait un peu plus par raison que par folleté, mais pour qui elle avait heureusement plus d'estime que de répugnance. Cela mit François plus à l'aise avec elle qu'il n'avait encore été, et, comme le lendemain était un dimanche, il causa longuement avec elle, et lui marqua la confiance de lui raconter toutes les peines dont il avait eu contentement de sauver madame Blanchet.

Et de fil en aiguille, Jeannette, qui était assez clairvoyante, devina bien que cette amitié-là secouait le champi plus fort qu'il ne le disait. Et tout d'un coup elle lui prit le bras et lui dit : -- François, vous ne devez plus rien me cacher. À présent, je suis raisonnable, et vous voyez, je n'ai pas honte de vous dire que j'ai pensé à vous plus que vous n'avez pensé à moi. Vous le saviez et vous n'y avez pas répondu. Mais vous ne m'avez pas voulu tromper, et l'intérêt ne vous a pas fait faire ce que bien d'autres eussent fait en votre place. Pour cette conduite-là, et pour la fidélité que vous avez gardée à une femme que vous aimiez mieux que tout, je vous estime, et, au lieu de renier ce que j'ai senti pour vous, je suis contente de m'en ressouvenir. Je compte que vous me considérerez d'autant mieux que je vous le dis et que vous me rendrez cette justice de reconnaître que je n'ai eu dépit ni rancune de votre sagesse. Je veux vous en donner une plus grande marque, et voilà comme je l'entends. Vous aimez Madeleine Blanchet, non pas tout bonnement comme une mère, mais bien bellement comme une femme qui a de la jeunesse et de l'agrément, et dont vous souhaiteriez d'être le mari.

-- Oh ! dit François, rougissant comme une fille, je l'aime comme ma mère, et j'ai du respect plein le coeur.

-- Je n'en fais pas doute, reprit Jeannette, mais vous l'aimez de deux manières, car votre figure me dit l'une, tandis que votre parole me dit l'autre. Eh bien ! François, vous n'osez lui dire, à elle, ce que vous n'osez non plus me confesser, et vous ne savez point si elle peut répondre à vos deux manières de l'aimer.

Jeannette Vertaud parlait avec tant de douceur, de raison, et se tenait devant François d'un air d'amitié si véritable, qu'il n'eut point le courage de mentir, et, lui serrant la main, il lui dit qu'il la considérait comme sa soeur et qu'elle était la seule personne au monde à qui il avait le courage de donner ouverture à son secret.

Jeannette alors lui fit plusieurs questions, et il y répondit en toute vérité et assurance. Et elle lui dit :

-- Mon ami François, me voilà au fait. Je ne peux pas savoir ce qu'en pensera Madeleine Blanchet ; mais je vois fort bien que vous resteriez dix ans auprès d'elle sans avoir la hardiesse de lui dire votre peine. Eh bien, je le saurai pour vous et je vous le dirai. Nous partirons demain, mon père, vous et moi, et nous irons comme pour faire connaissance et visite d'amitié à l'honnête personne qui a élevé notre ami François ; vous promènerez mon père dans la propriété, comme pour lui demander conseil, et je causerai durant ce temps-là avec Madeleine. J'irai bien doucement, et je ne dirai votre idée que quand je serai en confiance sur la sienne.

François se mit quasiment à genoux devant Jeannette pour la remercier de son bon coeur, et l'accord en fut fait avec Jean Vertaud, que sa fille instruisit du tout avec la permission du champi. Ils se mirent en route le lendemain, Jeannette en croupe derrière son père, et François alla une heure en avant pour prévenir Madeleine de la visite qui lui arrivait.

Ce fut à soleil couchant que François revint au Cormouer. Il attrapa en route toute la pluie d'un orage ; mais il ne s'en plaignit pas, car il avait bon espoir dans l'amitié de Jeannette, et son coeur était plus aise qu'au départ. La nuée s'égouttait sur les buissons, et les merles chantaient comme des fous pour une risée que le soleil leur envoyait avant de se cacher derrière la côte du Grand-Corlay. Les oisillons, par grand'bandes, voletaient devant François de branche en branche, et le piaulis qu'ils faisaient lui réjouissait l'esprit. Il pensait au temps où il était tout petit enfant et où il s'en allait rêvant et baguenaudant par les prés, et sifflant pour attirer les oiseaux. Et là-dessus il vit une belle pive, que dans d'autres endroits on appelle bouvreuil, et qui frétillait à l'entour de sa tête comme pour lui annoncer bonne chance et bonne nouvelle. Et cela le fit ressouvenir d'une chanson bien ancienne que lui disait sa mère Zabelle pour l'endormir, dans le parlage du vieux temps de notre pays :

Une pive
Cortive,
Anc ses piviots,
Cortiviots,
Livardiots,
S'en va pivant
Livardiant,
Cortiviant.

Madeleine ne l'attendait pas si tôt à revenir. Elle avait même eu crainte qu'il ne revint plus du tout, et, en le voyant, elle ne put se retenir de courir à lui et de l'embrasser, ce qui fit tant rougir le champi qu'elle s'en étonna. Il l'avertit de la visite qui venait, et pour qu'elle n'en prît pas d'ombrage, car on eût dit qu'il avait autant de peur de se faire deviner qu'il avait de chagrin de ne l'être point, il lui fit entendre que Jean Vertaud avait quelque idée d'acheter du bien dans le pays.

Alors Madeleine se mit en besogne de tout préparer pour fêter de son mieux les amis de François.

Jeannette entra la première dans la maison, pendant que son père mettait leur cheval à l'étable ; et dès le moment qu'elle vit Madeleine, elle l'aima de grande amitié, ce qui fut réciproque ; et, commençant par une poignée de main, elles se mirent quasi tout aussitôt à s'embrasser comme pour l'amour de François, et à se parler sans embarras, comme si de long temps elles se connaissaient. La vérité est que c'étaient deux bons naturels de femme et que la paire valait gros. Jeannette ne se défendait point d'un reste de chagrin en voyant Madeleine tant chérie de l'homme qu'elle aimait peut-être encore un brin ; mais il ne lui en venait point de jalousie, et elle voulait s'en reconsoler par la bonne action qu'elle faisait. De son côté, Madeleine, voyant cette fille bien faite et de figure avenante, s'imagina que c'était pour elle que François avait eu de l'amour et du regret, qu'elle lui était accordée et qu'elle venait lui en faire part elle-même ; et pour son compte elle n'en prit point de jalousie non plus, car elle n'avait jamais songé à François que comme à l'enfant qu'elle aurait mis au monde.

Mais dès le soir, après souper, pendant que le père Vertaud, un peu fatigué de la route, allait se mettre au lit, Jeannette emmena Madeleine dehors, faisant entendre à François de se tenir à un peu d'éloignement avec Jeannie, de manière à venir quand il la verrait de loin rabattre son tablier, qui était relevé sur le côté ; et alors elle fit sa commission en conscience, et si adroitement, que Madeleine n'eut pas le loisir de se récrier. Et si, elle fut beaucoup étonnée à mesure que la chose s'expliquait. D'abord elle crut voir que c'était encore une marque du bon coeur de François, qui voulait empêcher les mauvais propos et se rendre utile à elle pour toute sa vie. Et elle voulait refuser, pensant que c'était trop de religion pour un si jeune homme de vouloir épouser une femme plus âgée que lui ; qu'il s'en repentirait plus tard et ne pourrait lui garder longtemps sa fidélité sans avoir de l'ennui et du regret. Mais Jeannette lui fit connaître que le champi était amoureux d'elle, si fort et si rude, qu'il en perdait le repos et la santé.
Ce que Madeleine ne pouvait s'imaginer, car elle avait vécu en si grande sagesse et retenue, ne se faisant jamais belle, ne se montrant point hors de son logis et n'écoutant aucun compliment, qu'elle n'avait plus idée de ce qu'elle pouvait paraître aux yeux d'un homme.

-- Et enfin, lui dit Jeannette, puisqu'il vous trouve tant à son gré, et qu'il mourra de chagrin si vous le refusez, voulez-vous vous obstiner à ne point voir et à ne point croire ce qu'on vous dit ? Si vous le faites, c'est que ce pauvre enfant vous déplaît et que vous seriez fâchée de le rendre heureux.

-- Ne dites point cela, Jeannette, répondit Madeleine ; je l'aime presque autant, si ce n'est autant que mon Jeannie, et si j'avais deviné qu'il m'eût dans son idée d'une autre manière, il est bien à croire que je n'aurais pas été aussi tranquille dans mon amitié. Mais, que voulez-vous ? je ne m'imaginais rien comme cela, et j'en suis encore si étourdie dans mes esprits, que je ne sais comment vous répondre. Je vous en prie de me donner le temps d'y penser et d'en parler avec lui, pour que je puisse connaître si ce n'est point une rêvasserie ou un dépit d'autre chose qui le pousse, ou encore un devoir qu'il veut me rendre ; car j'ai peur de cela surtout, et je trouve qu'il m'a bien assez récompensée du soin que j'ai pris de lui, et que me donner sa liberté et sa personne encore, ce serait trop, à moins qu'il ne m'aime comme vous croyez.

Jeannette, entendant cela, rabattit son tablier, et François, qui ne se tenait pas loin et qui avait les yeux sur elle, vint à leur côté. Jeannette adroitement demanda à Jeannie de lui montrer la fontaine, et ils s'en allèrent, laissant ensemble Madeleine et François.

Mais Madeleine, qui s'était imaginé pouvoir questionner tout tranquillement le champi, se trouva du coup interdite et honteuse comme une fille de quinze ans ; car ce n'est pas l'âge, c'est l'innocence de l'esprit et de la conduite qui fait cette honte-là, si agréable et si honnête à voir ; et François, voyant sa chère mère devenir rouge comme lui et trembler comme lui, devina que cela valait encore mieux pour lui que son air tranquille de tous les jours. Il lui prit la main et le bras, et il ne put lui rien dire du tout. Mais comme tout en tremblant elle voulait aller du côté où étaient Jeannie et Jeannette, il la retint comme de force et la fit retourner avec lui. Et Madeleine, sentant comme sa volonté le rendait hardi de résister à la sienne, comprit mieux que par des paroles que ce n'était plus son enfant le champi, mais son amoureux François qui se promenait à son côté.

Et quand ils eurent marché un peu de temps sans se parler, mais en se tenant par le bras, aussi serrés que la vigne à la vigne, François lui dit :

-- Allons à la fontaine, peut-être y trouverai-je ma langue.

Et à la fontaine, ils ne trouvèrent plus ni Jeannette ni Jeannie qui étaient rentrés. Mais François retrouva le courage de parler, en se souvenant que c'était là qu'il avait vu Madeleine pour la première fois, et là aussi qu'il lui avait fait ses adieux onze ans plus tard. Il faut croire qu'il parla très bien et que Madeleine n'y trouva rien à répondre, car ils y étaient encore à minuit, et elle pleurait de joie, et il la remerciait à deux genoux de ce qu'elle l'acceptait pour son mari.

... Là finit l'histoire, dit le chanvreur, car des noces j'en aurais trop long à vous dire ; j'y étais, et le même jour que le champi épousa Madeleine, à la paroisse de Mers, Jeannette se mariait aussi à la paroisse d'Aigurande. Et Jean Vertaud voulut que François et sa femme, et Jeannie, qui était bien content de tout cela, avec tous leurs amis, parents et connaissances, vinssent faire chez lui comme un retour de noces, qui fut des plus beaux, honnête et divertissant comme jamais je n'en vis depuis.

-- L'histoire est donc vraie de tous points ? demanda Sylvine Courtioux.

-- Si elle ne l'est pas, elle le pourrait être, répondit le chanvreur, et si vous ne me croyez, allez y voir.

 

                                                FIN

A bientôt et portez-vous bien !



publié dans : FEUILLETONS
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