Vendredi 12 février 2010 5 12 /02 /Fév /2010 14:40

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Puisque l'on me demande mon avis sur le film de Safy Nebbou, L'Autre Dumas, voici en vrac quelques commentaires :

Même si on se lasse un peu de voir Depardieu à l'écran, il est naturellement, comme à son habitude, prodigieux. Il campe Dumas à la perfection. Dumas, il faut le savoir, était cependant "légèrement" métis, mais on ne pouvait pas demander à Depardieu de pousser son rôle de composition jusqu'à changer de couleur de peau.

Benoît Poelvoorde est remarquable. Il ne crève pas complètement l'écran mais il est convaincant dans son rôle d'Auguste Maquet. Il prouve, au même titre que Patrick Timsit (Voir Passage à l'acte) et bien d'autres, que les comiques peuvent eux aussi être bouleversants dans l'interprétation de personnages graves.

L'intrigue du film réunit malheureusement deux histoires en une. Le réalisateur Safy Nebbou semble ne pas avoir su se concentrer sur le thème unique de l'étroite collaboration de Maquet avec Dumas. Il nous fait partir, sans doute pour donner du mouvement à son scénario, dans l'amour de Maquet pour la jeune Charlotte (Mélanie Thierry), qui l'entraîne dans les premières convulsions d'une révolution dont tous les points de repère nous échappent. Rien ne nous assure qu'il s'agit de celle de 1848. La fin de cet acte s'achève sur une nuée d'invraisemblances et tombe plutôt à plat. On revient au thème de la collaboration Dumas-Maquet que le réalisateur n'aurait jamais dû quitter et qui perd du même coup de sa chair. L'intention était bonne, pourtant, celle de vouloir réhabiliter Maquet et son talent. Je remarque qu'on ne cesse enfin d'exhumer la vérité sur l'authenticité du travail de l'un des nègres les plus célèbres de Dumas (il en avait jusqu'à 30, me suis-je toujours entendu dire) depuis la panthéonisation de ce dernier. Il était temps ! Seule sa tombe au Père-Lachaise (admirable monument funéraire) avait jusque-là rendu justice à Auguste Maquet.

La longue scène de la fête costumée au château de Monte-Cristo, où a lieu le dénouement de la "première histoire" de l'intrigue, est d'un réalisme et d'une authenticité indiscutable. On entrevoit malheureusement un Gérard de Nerval plus qu'incertain.

Pour en revenir à la "vision" de Dumas dans le film, j'ajouterai que le personnage est un peu caricaturé. Il était certes amateur de bonne chère (Voir d'ailleurs son excellent livre sur la gastronomie, qu'il semble avoir écrit lui-même) et de femmes (on lui a connu plusieurs maîtresses), le réalisateur laisse de toute évidence Depardieu se divertir un peu trop dans sa conduite grivoise et ses répliques paillardes dont il aime se nourrir.

A propos de dialogues, j'ai noté quelques plagiats du dialoguiste, qu'on voudra bien lui pardonner. Le plus remarqué est l'aphorisme célèbre de 1789 : "La révolution est en marche, rien ne pourra l'arrêter." (lui-même plagié par Edgar Faure = "L'immobilisme est en marche, et rien ne pourra l'arrêter.") Le dialoguiste aurait pu nous épargner cette énormité. Il met ce mot historique dans la bouche ingénue de Charlotte en nous faisant sans doute croire qu'il est de lui !

Enfin, ceux qui ont vu le film, voudront relire les mots par lesquels il s'achève et qui sont extraits du testament de Maquet. Je les reproduis ci-dessous :

« C'est à mes héritiers, qui bénéficieront du produit, ceux que j'ai aimés, à ceux qui portent mon nom, qu'il appartient de me faire, en toute occasion, attribuer la part d'honneur qui m'en revient, c'est à eux d'apprendre au public la part immense que j'ai prise à la création de tant d'œuvres célèbres. »

Le même testament débute par ces clauses, que j'ai retrouvées pour vous :

« Je recommande à mes héritiers de gérer avec scrupule, et pour ainsi dire avec respect, la propriété de mes œuvres, propriété délicate dont la sage et honnête administration intéresse au plus haut point ma mémoire et ma renommée. J'entends que jamais ils ne permettent la publication ou la représentation de mes ouvrages sans toutes garanties d'exécution et d'interprétation honorables soit de la part de l'éditeur, soit de la part du théâtre. En leur léguant la propriété de mes œuvres, c'est ma dignité d'écrivain, c'est le nom de notre famille que je recommande à leur piété... Mes héritiers auront encore d'autres devoirs à remplir. J'ai écrit avec Dumas père un nombre considérable d'ouvrages, dont quelques-uns : Les trois Mousquetaires, Le Chevalier d'Harmental, Monte-Cristo, La Reine Margot, Le Chevalier de Maison-Rouge, Joseph Balsamo, La Dame de Monsoreau, etc., etc., sont connus universellement. Cette collaboration féconde, consacrée par la notoriété publique, sanctionnée par la justice, Dumas l'a reconnue par écrit et par des actes publics, il l'a proclamée cent fois, alors qu'il en avait besoin et ne pouvait s'en passer. D'ailleurs les témoignages sont irrécusables, ils abondent : dans ma correspondance avec Dumas, dans les journaux, comptes rendus littéraires on judiciaires, partout éclate cette vérité. »

Pour en savoir plus, selon la formule consacrée, sur les plagiats d'Alexandre Dumas et ses étranges collaborateurs, voici ce que j'écris dans mon Dictionnaire des grandes phrases de l'Histoire (City éditions, 2008) :

"L’écrivain et journaliste Eugène de Mirecourt est l’auteur de plus de cent romans, nouvelles et pièces de théâtre. Il fut surtout connu pour ses écrits satiriques dans lesquels il excellait et qui lui attirèrent l’inimitié des plus grandes réputations de son siècle. On lui doit notamment Les Contemporains, où il ridiculise sans vergogne et à tour de bras ses confrères les plus illustres. Mais son « chef-d’œuvre », le seul sans doute de tous ses textes à ne pas avoir aujourd’hui sombré dans l’oubli, s’intitule Fabrique de Romans : Maison Alexandre Dumas et Compagnie. Publié en 1845, il s’agit d’un pamphlet contre Alexandre Dumas, dont il cherche à prouver les nombreux plagiats et l’existence de collaborateurs à foison qui lui écrivirent – chacun le sait – la plupart de ses 250 romans. Relativement au célèbre Auguste Maquet, véritable créateur des Trois mousquetaires ou du Chevalier de Maison-Rouge, voici ce qu’il écrit, après avoir expliqué qu’un certain M. Brunswick est l’auteur de Une conspiration sous le régent : « Il prie M. Maquet de lui prêter un livre en guise de chapeau. Ce livre, il le met au mortier, le coupe en cinq actes, verse par dessus l’esprit de M. Brunswick, jette le tout dans un moule et en retire... un autre livre ! »

         Un peu plus loin, Mirecourt nous dévoile l’une des recettes de Dumas : « Un bouquiniste de Florence vendit un jour à notre homme un certain manuscrit tudesque, très déchiffrable. Madame Dumas, qui accompagnait son époux et qui possède parfaitement la langue anglaise, venait de lire ces mots sur le premier feuillet du manuscrit : Contes inédits d’Hoffmann. Quelle belle fortune ! On câlina si bien Madame Dumas qu’elle se dépêcha de traduire. Son heureux époux mit les virgules, corrigea quelques petites fautes d’orthographe, et les Contes inédits d’Hoffmann font aujourd’hui partie des œuvres complètes du romancier français. »

         Ce pamphlet de 65 pages s’achève par cette conclusion : « Nous vous avons montré débutant dans la carrière par l’apologie du plagiat. Nous avons ouvert la porte de votre manufacture ; nous avons fait voir tous vos ouvriers, tous vos commis, tous ceux qui vous fabriquent la gloire ; tous ceux dont les lâches travaux remplissent le coffre-fort, pourvoient à la dépense, enflent le budget. Votre avidité sans bornes n’est plus un mystère. »

         Alexandre Dumas fit un procès à Mirecourt, qui purgea une peine de six mois de prison. Cela n’empêcha pas le pamphlétaire de persister en ironisant de la sorte : « Dumas est le premier homme de couleur à avoir des nègres blancs », tandis qu’Alexandre Dumas fils s’étonnait lui-même : « Dumas ? Un mulâtre qui a des nègres ? » Car Dumas était métis né d’un père de Saint-Domingue. Du reste, dans le même pamphlet, c’est avec un brin de cruauté raciste que Mirecourt se fait un plaisir de rappeler les origines de son contemporain : « Le physique de M. Dumas est assez connu : stature de tambour-major, membres d’Hercule dans toute l’extension possible, lèvres saillantes, nez africain, tête crépue, visage bronzé. Son origine est écrite d’un bout à l’autre de sa personne ; mais elle se révèle beaucoup plus encore dans son caractère... Grattez l’écorce de M. Dumas et vous trouverez le sauvage. »

         Pour finir, sachons que Mirecourt n’était qu’un pseudonyme. Le vrai nom du prédateur de Dumas était Charles Jean-Baptiste Jacquot. C’est très probablement pour lui que Dumas, en 1860, écrivit Jacquot sans oreilles, qui, comme par hasard, retrace l’histoire terrifiante d’un seigneur russe cruel, mégalomane et sans foi dont l’ours a arraché les oreilles du pauvre héros."

J'avais également rédigé un article sur ce blog relatif aux nègres d'écrivains célèbres, dont je vous donne l'adresse pour aller plus vite :

http://www.henripigaillem.com/article-14550101.html

Henri Pigaillem.


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Publié dans : DIVERS
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